Coups de coeur. Mes norias.

mardi 27 août 2019
par  Danielle Stordeur
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Mes norias ont été assassinées trois fois. Mais il y a des Syriens qui les aiment et qui les font revivre. Des Syriens qui les aiment et qui les feront renaître encore et encore. J’espère. Et un certain livre offert va nous le dire

Les norias de Hama c’est le partage.
L’intelligence, la maîtrise d’un système compliqué de canaux, qui redistribuent l’eau de l’un à l’autre, et d’heure en heure, à tous, selon leurs besoins. Les norias élèvent l’eau depuis l’Oronte, et la voilà partie, à droite, à gauche, et qui rayonne et se divise, et court pour irriguer, grâce au Prince des fleuves, des jardins de paradis. La terre est belle, grasse, noire et rouge à Hama. et tout ce qui y pousse est bon : fruits, légumes, herbes. Et encore meilleur, parce que ceux qui cultivent les Jardins de l’Oronte sont de grands professionnels, de grands artistes et … de grands gourmets.

Oui, les norias ont été assassinées plusieurs fois.
La première, en 1982, en même temps qu’un quart, exactement, de la ville et de la population.
On était fondamentaliste à Hama, et surtout on en avait assez d’être à la botte d’un militaire venu d’une drôle de secte de la côte, même pas des vrais musulmans. Des paysans pauvres qui jusque-là étaient restés bien dans leur rôle de sauvages de la montagne. Alors il y a eu révolte et complot contre le président et son frère, le bourreau. Et la réponse a été simple : le plan de la ville divisé en quatre quarts, un quart réduit à un tas de pierres.

Et les gens de Hama sont devenus encore plus fondamentalistes.

La deuxième, quand le « progrès technique », a déferlé sur la Syrie.
Il fallait progresser, c’était nécessaire. Fallait-il aller aussi loin ? Avec un de ces grands projets qui donnent gloire à ceux qui règnent et qui décident ? Un système à grande échelle de gros barrages, qui transforment la terre raisonnable en boit-sans-soif, et les gens raisonnables en fous du rendement a envahi la région. Les Jardins de l’Oronte se sont fait tout petits, ont étouffé sous la poussée des champs énormes de blé et d’orge. Les oliveraies et les vergers de pistachiers gigantesques. Et arrosés. Fallait bien nourrir le peuple non ? Ce n’était pas complétement faux. Mais ….

Mais, à Hama, le niveau de l’Oronte a baissé, baissé, baissé au point que les norias ne pouvaient plus travailler. Non seulement elles ne plongeaient pas assez dans l’eau pour remplir leurs godets, mais elles ne touchaient même plus l’eau pour tourner. Quand une noria ne plonge pas dans l’eau elle meurt. C’est comme ça qu’on dit, là-bas. Elle meurt, elle tombe en morceaux, en poussière.

Quelques norias ont été sauvées. Celle que je connais trônait au centre de la ville : la reine des norias. Elle a continué à tourner en plongeant dans un bassin exprès construit pour elle, et elle a travaillé à partir de ce grand bassin pour remplir des canaux qui partaient vers les jardins.

La reine des norias a toujours été entourée de bistrots et de restaurants populaires. On y venait pour déguster les bons plats de Hama, les tomates, les radis, les concombres tout frais, le persil, la menthe, la coriandre et l’estragon croqués à pleines dents. On y venait surtout pour écouter chanter la noria. Les gens méchants appellent ça grincer. Quelle idée ! La noria des bistrots a continué à chanter pour les gens de Hama, et pour les autres, comme moi.

La troisième est la plus noire, c’est la guerre civile.

Que sont devenues les norias ? Un livre, et une exposition à Arles, le racontent.

Ce petit texte a été écrit à la réception d’un livre, guide d’une exposition qui s’est tenue à Arles en aout 2019 : "Les roues interdites. Hommage aux norias syriennes et à leurs artisans". Avec des photographies et dessins de Nicolas T. Carmoisson, des textes de Marion Coudert et des calligraphies de Hassan Massoudy (Editions Ici et là)


Commentaires

samedi 31 août 2019 à 17h12

Un beau texte, riche de vécu et de poésie.
En arrière plan une réflexion sur l’évolution des techniques : un système complexe de petits équipements ayant capitalisé une large expérience sociale face aux grands projets « qui déferlent ».
Mais le texte ne cherche pas à conclure, juste à éveiller la curiosité, bref une réussite.

vendredi 30 août 2019 à 09h52

Merci de ce coup de cœur qui m’a tant appris et émue en si peu de mots

Site web : Tù-Tâm

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