L’EUROPE, OÙ VA-T-ON ?

mercredi 10 juillet 2019
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Cet article est publié ici avec l’aimable autorisation de ses auteurs

Christian SAUTTER et Catherine CADOU
Voir loin, agir proche

Au plus profond de la déprime qui a suivi la crise financière américaine de 2008, Claude Alphandéry décida de réagir, selon sa devise : «  Résister et créer ». L’ancien responsable du maquis de la Drôme convoqua, à lui tout seul, les «  États généraux de l’Économie Sociale et Solidaire  » (ESS) au sein de la Bourse des valeurs désaffectée à de multiples titres. Aidé par une petite équipe tirée pour l’essentiel de France Active, il présida une fête de la jeunesse entreprenante. Le principe avait été de collecter des « Cahiers d’espérance » (expression que j’ai substituée aux cahiers de doléances montant d’une France prérévolutionnaire en crise dramatique). Un bref moment, l’imagination fut au pouvoir, une imagination enracinée dans la diversité des initiatives économiques et sociales, écologiques et territoriales.

Le « Labo de l’ESS » est l’enfant de ces États généraux. Il tenait son assemblée générale le 20 juin, avec un thème de réflexion d’une belle actualité : « L’Europe, où va-t-on ?  ». Mis sur orbite par Claude Alphandéry, le Labo est actuellement présidé par Hugues Sibille. J’en suis le vice-président. L’équipe, menue mais remarquable est pilotée par Françoise Bernon, ancienne dirigeante d’une imprimerie solidaire parisienne, Alpe.

La méthode du Labo est restée fidèle aux origines : toutes les réflexions partent de l’observation du terrain, des innovations sociales concrètes, avec l’ambition de les faire connaître et de pousser les pouvoirs publics à favoriser leur extension. En 2018, six chantiers ont bien progressé.

Le premier est « Agriculture et alimentation durables », axé sur une question simple : comment fournir une alimentation saine à des enfants en précarité ? Les deux bouts de la chaîne alimentaire ne sont pas faciles à joindre. D’un côté une production bio insuffisante à la périphérie des villes, de l’autre des cantines scolaires nombreuses dans des quartiers défavorisés. Mais les expériences réussies sont aussi multiples que mal connues. Et l’atelier étend ses recherches au-delà, mentionnant par exemple « Biocycle  », une association basée dans un hôpital désaffecté des Grands Voisins (Paris), qui convoie par tricycle les invendus alimentaires des commerçants vers des associations caritatives.
Notons en passant que les coopératives agricoles, puissantes organisations qui partent au quart de tour quand l’Europe signe un traité contestable avec l’Amérique du sud, ne s’intéressent guère au sujet alors qu’elles sont, en principe, des piliers de l’Économie sociale et solidaire (ensemble des coopératives, associations, mutuelles, fondations et sociétés à but non lucratif). L’ESS est si diverse, avec parfois plus qu’un pied dans l’économie de marché dominante (agrobusiness !).

Deuxième chantier : l’Europe, sur laquelle nous reviendrons plus tard. Disons que le Labo s’est allié à trois autres thinktanks européens (bravo) et a rédigé un manifeste pour promouvoir l’ESS à l’échelle du continent, qui n’a pas passionné les candidats aux élections européennes (honte à eux, noyés dans le franco-français).

Troisième chantier : la culture. C’est un domaine méconnu de l’économie à but non lucratif (15% des 300 entreprises solidaires financées chaque année par France Active sont dans la culture populaire). 12 entrepreneurs ont été réunis et ce conseil de sages va avoir, pour la deuxième fois, accès au festival d’Avignon. Citons la coopérative d’activité et d’emplois (CAE) « Clara  » que j’ai aidé à naître et à grandir quand j’étais élu parisien. Elle regroupe des créateurs artistes qui sont à la fois salariés et indépendants, jouissant à la fois d’une sécurité et d’une grande liberté. Les CAE ont été vantées (à juste titre) dans un rapport antérieur du Labo sur « Les nouvelles formes d’emplois » : peut-on définir un statut qui ne soit ni salarié ni indépendant et qui ne retombe pas dans l’exploitation des débuts du capitalisme, même affublée du joli nom d’ubérisation ?

Quatrième chantier : la sobriété énergétique. L’idée est très simple, mais la pratique plus complexe. L’ambition de la transition énergétique n’est pas uniquement de remplacer d’ici 2050 les combustibles fossiles et le nucléaire par des énergies renouvelables (empreinte zéro carbone). Elle est, aussi, de consommer moins d’énergie, sans pour autant revenir au temps de la lampe à huile. Les expériences locales foisonnent, pour mieux isoler les bâtiments et aussi pour se déplacer à moindre émission de CO2. Exemple : Mobicoop, qui organise l’auto-partage dans un but autant social qu’économique.

Cinquième chantier : création de valeur. Encore une énigme : comment mesurer une valeur sociale à côté de la valeur marchande pour persuader les collectivités locales qu’elles ne doivent pas forcément mettre les entreprises lucratives et les entreprises sociales en concurrence pour avoir le prix le plus faible ? Embaucher des chômeurs, revivifier un village, cela a aussi un bénéfice !

Sixième chantier : « Dynamiques pionnières des territoires ». À partir d’une vingtaine d’expériences très diverses, dégager les ferments d’une renaissance réussie. Deux Lettres aux amis ont été consacrées à Cholet (806) et Prémery (817). D’autres exemples sont « Figeacteurs » autour des Fermes de Figeac (733), ou « Mine d’idées » (régénération du bassin minier, par la Fondation de France avec le Louvre-Lens). Au départ, il y a des « entreprenants  », élus ou associatifs ou salariés cherchant du sens à leur action. Comment les transformer en « entrepreneurs engagés » dans le renouveau de leur terroir ? Autre question qui a surgi : comment assurer la pérennité des entreprises quand les pionniers prennent de l’âge ?

Passons à l’Europe, pour écouter des élus et des fonctionnaires venus de la planète bruxelloise. Quatre mots-clés ont dominé les débats sur la relance de l’ESS dans l’Europe des 28. Diversité est le premier : on peut discuter jusqu’à la fin des temps pour trouver une définition de l’ « économie sociale » qui convienne à toutes les cultures qui composent l’Union européenne : les charities britanniques, les coopératives sociales italiennes ont la même philosophie (la mission avant le profit, mais il faut des profits quand même pour investir dans le développement) mais des formes contrastées.

Complexité est le deuxième mot : il existe un groupe européen de 90 experts, un intergroupe parlementaire de 86 députés européens qui travaillent dans une discrétion remarquable, et des fonctionnaires bruxellois compétents et désarçonnés par les demandes désordonnées des multiples réseaux qui ne se parlent guère entre eux. Tous les outils existent pour promouvoir les entreprises sociales mais les serrures sont si compliquées ! France Active travaille fort bien avec le Fonds social européen et le Fonds européen d’investissement.

Troisième sésame : « projet ». J’ai été impressionné par Nicolas Schmitt, ancien ministre luxembourgeois de l’emploi, auquel les caprices de la politique avaient aussi attribué l’ESS, dont il n’avait guère entendu parler. Cet entreprenant a monté un « groupe de Luxembourg » sur le sujet avec l’Alsace, la Lorraine, la Sarre et le Palatinat. Il nous a dit : « Sur les projets, on peut se comprendre ! » Quelle bonne philosophie d’action : foin des statuts, vivent les projets !

Encore faut-il qu’il y ait une volonté politique. C’est le quatrième mot-clé. Certains se souviennent avec nostalgie de l’époque du commissaire Barnier, qui avait marqué un vrai intérêt pour l’économie sociale. Il avait créé le groupe d’experts mentionné plus haut (pour que les Européens se parlent entre eux), lancé la «  Social business initiative » avec quelques budgets fléchés. Après son départ pour l’infortuné Brexit, l’enthousiasme est retombé et les grandes directions de la bureaucratie bruxelloise ont repris leurs guérillas intestines.

D’où viendra une nouvelle impulsion politique ? Les animateurs du Labo nourrissaient le dessein pas si secret que l’ancien ministre luxembourgeois ferait une excellent commissaire traitant en particulier de l’ESS (perspective qui ne semblait pas lui déplaire !). Encore fallait-il que la nouvelle Commission soit dirigée par une personnalité audacieuse et, de ce point de vue, Emmanuel Macron et Angela Merkel nous ont gâtés.
Ursula von der Leyen est une femme, qui aura donc l’ambition de marquer l’histoire. C’est une mère de sept enfants qui doit détester perdre son temps en réunions. Conservatrice, avant d’être ministre de la Défense, elle a été ministre des Affaires sociales favorable à la création d’un salaire minimum. Même si elle semble en froid avec le corporatisme de l’armée allemande et même si sa brusquerie choque les alliés socio-démocrates de Berlin, elle offre un vif contraste avec ses deux prédécesseurs à la tête de l’exécutif européen. Croisons les doigts pour qu’elle remette l’Europe en mouvement avec le soutien franco-allemand.

Et ayons une pensée pour Christine Lagarde, portée à la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Son expérience des crises financières internationales sera précieuse quand les centaines de milliards de dollars de la spéculation viendront, tôt ou tard, secouer notre fragile monnaie européenne.

Chriscath


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