Musique : Naissance d’un populisme

samedi 6 juillet 2019
par  Nicole de Micheaux
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Le Festival d’Aix-en-Provence, opéra et musique classique, a ouvert ses portes le 3 juillet et l’opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weil sur un livret de Bertold Brecht était représenté en première le 6 juillet.

Un des professeurs de Kurt Weil lui reprocha de vouloir devenir « un Verdi du pauvre ». La genèse de Grandeur et décadence... pourrait le confirmer. A Baden-Baden, cinq chansons dans un concert avaient marqué sa première collaboration avec Bertold Brecht : Songspiel Kleine Mahagonny. Le musicien avait alors 27 ans. L’Opéra de quat’sous (des deux mêmes artistes) fut représenté à Berlin l’année suivante. Trois ans plus tard, Grandeur et décadence... fut créé à Leipzig en 1930 sur la base des cinq chansons de 1927. Otto Klemperer prétendit que la première fut un « échec total » et refusa de créer l’œuvre à Berlin. L’opéra fut interdit par les Nazis au pouvoir. Par la suite Brecht se consacra à des pièces de théâtre engagées.

C’était donc une gageure pour le nouveau directeur du Festival, Pierre Audi, d’inviter à Aix-en-Provence ce spectacle en 2019. Mais dans la mise en scène d’Ivo van Hove, un cameraman utilise les divers écrans sur la scène pour projeter des vidéos prises en gros plan sur le vif qui transforment la perception d’une œuvre qui aurait pu sembler désuète, par des détails fondamentaux ou émotionnels. L’interprétation témoigne d’une inventivité remarquable dans le cadre musical comme dans le cadre scénique.

Mahagonny est une ville aux Etats-Unis que, par le hasard d’un camion à bout de course, trois truands ont fondée pour attirer des gogos, avec le bien être qu’est censé procurer cette cité au repos des chercheurs d’or. Après avoir échappé à un typhon catastrophique qui s’est détourné et sur l’initiative d’un bûcheron (Jim, premier rôle), les habitants décident de remplacer les panneaux « Défense de… » par « c’est ton droit de... », avec, dans l’ordre des priorités : manger à satiété, faire l’amour à satiété, se battre à satiété, boire à satiété. Le chaos s’installe.

Pourquoi cet opéra a-t-il dérangé les Nazis au point de l’interdire ? Dans Grandeur et décadence... Brecht et Weil remettent en cause tout pouvoir qui flatte les individus. Pour eux, le populisme est représenté par les trois truands qui dans la première partie attirent, par une publicité mensongère flattant leurs désirs, les habitants qu’ils veulent tondre. La catastrophe du typhon évitée de justesse pousse ces derniers à ne plus accepter de limites dans leurs envies – on peut remarquer que c’est le « vous le valez bien » actuel qui est ressassé à chaque publicité de nos chaînes télévisées et trouve un relais sur les réseaux sociaux. Mais la démesure de leurs désirs mène certains à la mort. Les trois édiles ne se contentent pas de gouverner la ville, ils investissent aussi la justice et, le plus grand des délits étant d’être resté sans-le-sou après avoir assouvi ses appétits, la mort frappera aussi Jim, le bûcheron condamné, que ses amis ont abandonné, et démuni pour avoir offert une tournée.

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny
Opéra en trois actes de Kurt Weil
Livret de Bertold Brecht
Direction musicale : Esa-Pekka Salonen • Mise en scène : Ivo van Hove • Philharmonia Orchestra • Chœur : Pygmalion • Grand Théâtre de Provence.
Festival d’Aix-en-Provence 2019


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