Cinéma : Monrovia, Indiana

vendredi 10 mai 2019
par  Jacques Vercueil
popularité : 39%

Qu’est-ce qu’un documentaire ? Frederick Wiseman, qui dit lui-même : « Depuis 52 ans que je fais des films, j’espère avoir appris un peu... » est très respecté dans cet art du docu de société (récents : Ex libris : the public library ; In Jackson heights...), et on se lèche les babines à l’annonce du portrait d’une petite ville du Middle West où Trump avait reçu 76 % des votes ! Ici, une effrayante illustration qui montre la carte des Etats-Unis canton par canton (’county’) où le rouge signale la victoire de Trump...
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Or, Monrovia, Indiana ne dit rien de cela : cette donnée électorale est une information périphérique, relayée dans la presse d’article en article ; et plus généralement, le film ne dit rien, il montre - c’est un principe auquel Wiseman tient beaucoup : « S’il fallait des mots, pour le dire, je ne ferais pas un film ! » Donc il montre, fort bien - cadrages étudiés, image très soignée - et le seul son est celui des bruits, des paroles et des musiques qui accompagnent les scènes qui font le film. Que voit-on donc ?

On voit une communauté rurale, fortement agricole (on ne peut dire paysanne, vous verrez pourquoi) avec parcelles démesurées, champs de maïs tournant en cours de film du vert au jaune puis au roux de la maturité, silos et tuyaux gros comme des pipelines, machines géantes capables de tout mécaniser et pulvériser ; vaches au pré certes, mais chargement des cochons en rang par onze sur des camions à trois étages... Nous Européens cherchons en vain la ’ville’, pour trouver une route où trucks et voitures ronflent en passant devant la demi-douzaine d’échoppes qui font le centre urbain — tatouage, coiffeur, fastfood, armurier... Les mâles de 7 à 77 ans se font coiffer à la mâle, cheveux ras style marine, et les femmes à la bigoudi, friser friser friser — et les plus jeunes au tatouage. Du gros, du fort, bras comme des cuisses, cuisses comme des tonneaux, bedaines en montgolfières, hommes et femmes à l’avenant. Je passe sur la bidoche tranchée et grillée à tout va, sur le pseudo cow-boy aux longs cheveux blancs sous le Stetson qui fanfaronne ses aventures passées, sur les hideuses inscriptions d’une palissade du genre « Selon mon grand-père, on ne peut faire confiance à une personne qui saigne cinq jours sans en mourir » — je retiens les débats assez crispés d’un conseil urbain discutant de l’agrandissement éventuel du lotissement local (pour ou contre de nouveaux habitants ?), ou ceux du Lions’ club féminisé qui doit décider sur un banc public à offrir à la communauté...

Une caricature d’américanisme content de soi et méfiant des autres, pondéré par une dose de démocratie civique... difficile d’en retenir autre chose que des clichés à resservir. Car certes, l’on trouve là ce à quoi l’on pouvait s’attendre, au pays des Trumpistes. Mais à quoi s’attendre justement, si l’on choisit de nous montrer l’intérieur d’une armurerie, avec formes humaines accrochées en guise de cibles ? Faut-il s’étonner que les clients y parlent calibres, munitions et portée des armes à feu, plutôt que de paix et d’amour du prochain ? Faire du documentaire sans voix off, sans présentation, nous mettre devant l’image authentique, non polluée par l’intervention du cinéaste ou de ses comparses... Peut-on oublier que Wiseman a recueilli une centaine d’heures d’images, et nous en montre 2,5 % ?


Monrovia, Indiana ; film documentaire de Frederick Wiseman (Etats-Unis 2019, 2h23 min. Sortie France le 24 avril.


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