Cinéma : Le Grain et l’Ivraie

lundi 29 avril 2019
par  Lucien Farhi
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Cinéma : Le grain et l’ivraie

Life is a tale, full of sound and fury
William Faulkner

Il s’agit d’un documentaire de Fernando Solanas consacré aux dégâts causés en Argentine par la culture du soja : déforestations spectaculaires, famine des indigènes expropriés dans ce but, corruption. Mais, face à cette accumulation d’images, il manque peut-être dans ce film, en amont, un brin d’explications pour en nouer le fil directeur. Ce fil est celui de l’importance économique et stratégique du soja. L’anecdote, en forme de prologue, contée ci-dessous, l’évoque.

Prologue
Novembre 1972. Jean-Pierre Berlan, jeune chercheur de l’INRA, de retour des États-Unis où il était allé pendant quelques mois parfaire sa formation, me conte une histoire incroyable : le poulet, dont la viande est en passe de devenir la plus consommée de la planète, est désormais sélectionné pour être totalement tributaire du tourteau de soja, pour son alimentation protéinique, et du maïs pour son alimentation en glucides. Or, qui domine ces deux marchés ? Les firmes semencières américaines, au premier rang desquelles, Monsanto. Et Jean-Pierre Berlan de prophétiser, devant l’interlocuteur un tantinet sceptique, que je suis, à l’époque : « Tu verras, le soja est une arme redoutable ! »

Il avait raison. Quelques mois après cette rencontre, le Président Nixon, en début d’été 1973, décrète un embargo sur le soja. Il s’agit alors de réserver le soja, dont on croit passagèrement manquer, aux producteurs de volailles américains, mais aussi de contrer les Européens, soupçonnés de vouloir taxer les exportations américaines de soja en Europe. Le soja est ainsi promu au rang d’arme de dissuasion massive dans la guerre économique qui s’annonce. Trois mois plus tard, un autre embargo, sur le pétrole moyen-oriental, à l’initiative cette fois des pays arabes producteurs et en accompagnement de la guerre du Kippour, viendra sonner le glas des Trente glorieuses…

« Le grain et l’ivraie ». Critique du film
Pourquoi ce prologue à notre critique du film ? Parce qu’il nous est apparu, malgré notre profonde admiration pour Solanas, que manquait cette fois à sa démonstration le fil directeur dont il avait si bien su munir ses réalisations antérieures. Du coup, le film juxtapose, en boucle et sans liant ni véritables explications, les images de l’horrible spectacle des bulldozers déforestant à qui mieux mieux les immenses paysages argentins pour les destiner à la culture du soja. Et leur conséquence, celles de bouleversants indigènes réduits à la famine par l’expropriation de leurs parcours. Scènes d’apocalypse, d’impuissance et de désespoir, qui atteignent l’insupportable quand on découvre les taux de cancer et les malformations des nouveau-nés dans les zones couvertes par les fumigations mortifères nécessitées par la culture de ce soja. Symétriquement rien ne vient vraiment ici faire contrepoids. Même si l’on respire un peu quand on voit les étudiants en médecine faire de vraies recherches sur les dégâts de santé, malgré le harcèlement qu’ils subissent. Même si l’on respire encore quand Solanas filme la sincérité et les efforts de vénérables mais combien solitaires paysans écologistes.

Certes, les images-chocs sont nécessaires. Mais, faute d’explications, il en subsiste surtout le côté émotionnel. Manque l’analyse des mécanismes d’action de ce formidable rouleau compresseur, manquent les perspectives collectives de la résistance opposées à ces pratiques. Rien, ou presque, n’est dit de la manière dont usent les multinationales pour tirer les ficelles de la production comme des marchés du soja, cette plante bénéfique à l’origine, maintenant devenue symbole de destruction de l’environnement et de misère pour tant d’êtres humains. Rien pour nous expliquer comment ces multinationales ont réussi, via soja plus maïs, à acquérir un monopole tout puissant sur nos assiettes. Peu de choses à propos du concours apporté par le dévoiement de la « Science », ses hybrides, ses OGM et ses herbicides, à cette entreprise, mis à part les images, en fin de parcours, des malformations constatées sur les bébés suite à l’exposition de leurs géniteurs aux fumigations aériennes de pesticides sur les cultures et le spectacle des écoliers poursuivis au sein même de leurs écoles par les mêmes fumigations…

Dommage. Et pour nous occasion de se remémorer la leçon toujours d’actualité d’Armand Gatti, à propos des camps de concentration, et mettant en garde contre le piège qui consiste à privilégier l’émotion – fugace, par définition – produite par les images, par rapport à l’analyse lucide et argumentée des faits et des mécanismes sociaux et politiques.

Atténuons cependant la critique. Tel qu’il est, l’abondant matériau récolté est précieux, bouleversant, relation impitoyable des faits, preuves irréfutables des crimes commis. Pensons seulement à leur impact, si de telles images avaient été tournées non pas dans la lointaine Argentine, mais chez nous, en France, nos écoles, nos labos, nos fermes, nos forêts ! Rien que pour cela, merci Solanas !

• Titre du film : Le Grain et l’Ivraie
• Titre original : Viaje a los Pueblos Fumigados
• Réalisation : Fernando E. Solanas
• Production : Nour films
• Genre : film documentaire
• Durée : 1H37
• Dates de sortie :

  • o Argentine 2018
  • o France 10 avril 2019

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