L’unité de l’archipel français

samedi 20 avril 2019
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
popularité : 50%

Christian SAUTTER et Catherine CADOU vendredi 19 avril 2019

Voir loin, agir proche

L’horrible incendie de Notre Dame de Paris a soulevé le cœur de la France entière et, bien au-delà, suscité une vraie émotion dans le monde entier. Mais si l’on en croit un moderne explorateur de «  L’archipel français  », Jérôme FOURQUET, l’unanimité nationale sera de courte durée (Seuil, 2019) ! Avec le fin sismographe des sondages, il vient de publier un gros livre sous-titré « Naissance d’une nation multiple et divisée  » (titre qui rappelle le film américain de Griffith de 1916 « Naissance d’une nation  » qui relança le Ku Klux Klan). Il y constate que l’émotion de 2018, suivant la victoire française dans la coupe du monde de football, fut de plus courte durée que celle de 1998, après une victoire semblable !

Le livre est un collier hétéroclite de perles baroques sondagières qui nous apprend mille choses passionnantes sur la société française, sur le tatouage ou la sexualité chez les jeunes, ou sur la préférence pour l’incinération chez les plus âgés, sur la contagion du complotisme (34% des jeunes de 18 à 24 ans croient que les avions laissant des traces blanches dans le ciel projettent des pesticides !).

Mais son axe central est résumé par deux graphiques, l’un décrivant l’effondrement du choix du prénom Marie et l’autre, l’irrésistible ascension des prénoms arabo-musulmans. Fourquet a, en effet, eu l’idée ambiguë d’exploiter un fichier de l’INSEE, comprenant 83 millions de prénoms de nouveaux-nés depuis 1900. De ce formidable nuage de données, il tire mille enseignements.
Ainsi, le prénom Marie, qui était donné à 20% des nouveau-nées ( sic !) en 1900, passait à 10% au moment du Front populaire, avait un sursaut fugace sous Vichy et chutait à 1% en 1970 et 0,3% en 2016. Cet indicateur illustrerait l’érosion de la matrice judéo-chrétienne, qui a « vocation à disparaître à l’horizon d’une génération » !

Venons-en aux prénoms arabo-musulmans des garçons nés en France. Quasi inexistants avant les années 1950, ils atteignent 2% à la fin de la guerre d’Algérie (1962), montent en flèche avec le regroupement familial accordé par le président Giscard d’Estaing pour atteindre un plateau à 8% entre 1984 et 1996. Suit une hausse vertigineuse de 8% en 1996 à 18,6% en 2016. Fourquet explique ce doublement en deux décennies par trois phénomènes : l’immigration de jeunes en âge de procréer, le nombre d’enfants par famille immigrée et, ce qui est pour lui le plus grave, une plus forte propension à rester entre soi dans une culture et des pratiques sociales distinctes de celles des « Français de souche ». Remarquons qu’il s’agit plus chez lui d’une impression que d’une démonstration car il n’apporte pas de preuves précises sur les pratiques religieuses, scolaires ou sociales des familles musulmanes.

Cette France issue de l’immigration est sortie de la clandestinité avec les grèves des ouvriers spécialisés (OS) de l’industrie automobile en 1982, la marche des Beurs en 1983, dont le Président Mitterrand a reçu une délégation à l’Elysée. Le jeune Toufik a été abattu en juillet 1983 à La Courneuve par un travailleur de nuit excédé par le bruit. Je me souviens avoir accompagné le Président voir aussitôt la famille du gamin, sans cortège de motards ni caméras de télévision (autre temps, autres mœurs présidentielles !).

La thèse du livre est donc celle d’un grand mouvement de bascule qualifié d’ « ethno-culturel », passant d’une culture judéo-chrétienne effondrée à une culture arabo-musulmane émergée. Fourquet reconnaît toutefois honnêtement que, après la Première Guerre mondiale, 70% des parents bretons, corses ou alsaciens parlaient à leurs enfants en dialecte local ! Et il laisse une petite place à la culture communiste qui était fortement présente jusqu’aux années 1980 et structurait la jeunesse et la vie sociale dans de nombreuses banlieues et campagnes rouges. Mais c’est la grande bascule qui intéresse cet expert, coutumier des simplifications exigées par les modernes débats télévisés.

Les archipels ne sont pas que culturels ; ils sont aussi géographiques. Fourquet exploite alors des données électorales fines, bureau de vote par bureau de vote, ou des informations serrées sur la pauvreté, pour illustrer un mouvement de ségrégation spatiale. Une très jolie carte de l’ouest parisien montre que les élites diplômées de l’enseignement supérieur vivent de plus en plus dans l’entre-soi. Et une analyse fine d’Aulnay-sous-Bois où l’usine PSA a fermé en 2013, expose que la mixité des quartiers est très faible entre les zones pavillonnaires et les logements sociaux où résident les anciens ouvriers, souvent immigrés. Même analyse à Toulouse où les quartiers pauvres sont nettement différenciés des quartiers de la « petite classe moyenne » et des quartiers bourgeois.

Les analyses géographiques et sociales des soutiens aux candidats Macron, Le Pen, Mélenchon, Fillon à l’élection présidentielle de 2017 sont bien tournées et plus classiques. Ainsi à Marseille, les votes pour Marine Le Pen décroissent avec la densité des prénoms musulmans, tandis que les votes Mélenchon suivent la pente inverse. Un chapitre curieux est consacré au soutien financier et électoral massif des expatriés à Emmanuel Macron.

Et la thèse court à travers le livre que le clivage s’est peu à peu accentué entre les « gagnants/ouverts » et les « perdants/fermés ». Les premiers sont très diplômés, habitent les beaux quartiers, et croient à la mondialisation, à l’Europe et à la nécessité d’y adapter notre système économico-social. Ils ont voté OUI au référendum de 2005 sur le Traité européen et soutenu le candidat d’En marche dès le premier tour. L’élection d’Emmanuel Macron démontrerait que cette conviction commune est partagée par des élites venant de droite comme de gauche.
En face de ce bloc « libéral-élitaire » ayant choisi massivement Macron, se situent tous les perdants, hostiles à l’Europe (le référendum de 2005 a été conclu par un NON) qui regroupent pêle-mêle les victimes des si nombreuses fermetures d’usines, les commerçants et artisans aux abois, les agriculteurs en perdition, les périurbains en manque de considération. Cela représente beaucoup de monde qui a voté pour le Front national au second tour de l’élection présidentielle et qui s’est récemment rassemblé activement ou passivement autour des gilets jaunes.

La conclusion de l’ouvrage est empruntée à Gérard Collomb, au moment où il transmet son portefeuille de ministre de l’Intérieur à son successeur : « Aujourd’hui, les Français vivent côte à côte ; demain ils pourraient vivre face à face ».
Je suis en désaccord avec la thèse de cet ouvrage qui cite avec complaisance Houellebecq (notre Céline au petit pied), et son livre « Soumission » décrivant l’arrivée d’un président musulman à l’Élysée. Et je tirerai cette forte conviction d’une visite faite à Lyon, ville dont Gérard Collomb est maire. Catherine et moi-même y avons passé trois heures dans l’admirable musée de la Déportation et de la Résistance (présentant notamment les témoignages bouleversants au procès Barbie). D’où, trois remarques.

Premièrement, je n’aime pas que l’on fabrique des statistiques à prétention ethnique, comme le fait Fourquet en exploitant des fichiers de prénoms arabo-musulmans. Vichy avait obligé l’ancêtre de l’INSEE à établir un fichier des juifs, dont on sait qu’il a facilité la chasse aux juifs étrangers et la rafle du Vel d’hiv (juillet 1942). Et les camarades fusillés de Manouchian avaient des prénoms bizarres sur «  l’Affiche rouge ». Ne jouons pas avec les prénoms, les patronymes, les croyances des résidents français. Déjà, l’expression « Français issus de l’immigration » est une vilaine discrimination des jeunes de deuxième génération.

Deuxièmement, il n’y a pas de fatalité de la décadence des civilisations ni des institutions. Dès 1940, des étudiants ont protesté contre l’Occupation. Très vite, ceux qui croyaient en Dieu et ceux qui n’y croyaient pas ont fait combat commun au sein de la Résistance, pour défendre les mêmes valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, et ont défini un programme pour reconstruire et rénover la France.

Troisièmement, plutôt que d’exacerber les différences et les haines, extirpons les ferments de division dont Fourquet montre bien qu’ils favorisent les tensions : réformons l’école publique pour que chaque enfant ait sa chance ; luttons contre la constitution de ghettos de pauvres et de riches, de Français et d’immigrés, par un urbanisme repensé et une lutte renouvelée contre la spéculation foncière ; diffusons les services publics sur tous les territoires ; soutenons les projets des jeunes et moins jeunes des quartiers populaires comme des campagnes retardataires.

Et l’Europe ? Cessons de la traiter en bouc émissaire de nos faiblesses industrielles, budgétaires, sociales. Avec nos amis européens, bâtissons un grand projet de transition vers une économie sobre en énergie et une société inclusive pour tous. Jeunes et moins jeunes se mobilisent pour le climat et contre les injustices. Mobilisons-les pour qu’ils votent et méfions-nous des prophètes de la mélancolie et de la haine. Reconstruisons Notre-Dame d’Europe !

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