Le virus, l’état, et l’individu au Japon

dimanche 26 avril 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Au moment où la France commence à vibrer de la joie prématurée d’un « déconfinement » annoncé pour le 11 mai par le chef de l’État, Emmanuel MACRON, le Premier ministre japonais, ABE Shinzo, se décide (enfin ?) à étendre l’état d’urgence à l’ensemble des 47 départements de l’archipel. Il n’avait déclenché cette procédure exceptionnelle que le 7 avril et pour les 7 départements les plus urbanisés, dont Tokyo et Osaka.

De cette lenteur nippone calculée, les explications sont variées. Comme la plupart des dirigeants (mais pas tous !), le gouvernement a d’abord minimisé l’épidémie née en Chine, réduite à une grosse grippe ou une pneumonie virale. Et puis, l’État, qui a fermé les écoles et bouclé les frontières, n’a pas voulu trop gripper la machine économique. Et il y avait les Jeux Olympiques de Tokyo fin prêts pour l’été, un projet favori de Abe, dont il ne fallait pas effrayer les futurs participants (qui avaient déjà eu du mal à être convaincus que les séquelles de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011 avaient disparu). Sous la pression des équipes canadienne et australienne qui ne voulaient pas exposer leurs athlètes, Abe s’est résigné le 24 mars à la décision du Comité Olympique International de reporter les Jeux à l’été 2021.

Curieuse coïncidence, la courbe des malades confirmés du coronavirus a commencé à décoller à la fin mars pour prendre un envol préoccupant. Jusque-là, dans l’interprétation la plus favorable, les autorités faisaient confiance à la « culture de l’hygiène de vie » que les Japonais pratiquent au plus haut point. Ils portent des masques au moindre rhume, pour éviter de contaminer les autres davantage que pour se protéger soi-même ; le masque pour les adultes ou les enfants est aussi banal que le mouchoir en papier ou la brosse à dents. Et ce masque, on ne le tripote pas comme en France pour parler à l’épicier ou la voisine !

Les Japonais prennent un bain tous les jours, à la maison ou dans les bains publics. Et partout, dans les stations de métro ou dans le moindre square, des toilettes impeccables avec point d’eau sont disponibles pour les résidents ou pour les SDF. Dès le 10 mars, l’administration a diffusé aux étrangers une information en vingt langues (!) sur la façon de se laver les mains (trois minutes, montre enlevée, pour se nettoyer les poignets et chacun des doigts aux ongles bien coupés).

L’état d’urgence, façon Japon, n’a rien d’une mobilisation militaire. L’État délègue aux gouverneurs élus des pouvoirs de police sanitaire, pour un mois : confinement, réquisitions, etc. Mais aucune sanction n’est prévue pour ceux qui ne respecteraient pas les consignes, en raison des mauvais souvenirs de la société militarisée d’avant-guerre. Sur le confinement, comme sur la propreté, le principe est de faire confiance à l’autodiscipline japonaise : sans ce réflexe individuel et social, le Japon pourrait atteindre 420 000 morts a dit, tout de go, le ministre de la santé. Et cela semble marcher : alors qu’approche la Golden week, une semaine de congés qui donne la bougeotte à toute la population, les réservations en train rapide ont chuté de 93% !

Abe agite, lui aussi, de gros chiffres budgétaires pour freiner la chute de l’économie et il devrait proposer lundi au Parlement de donner 100 000 yen à chaque famille (soit 860 euros), le débat n’étant pas encore tranché au sein de la coalition entre une prime universelle (thèse du parti bouddhiste) ou une allocation sous condition de ressources (fraction du parti conservateur).

Où en est le Japon aujourd’hui selon les statistiques officielles ? À 8582 malades au 15 avril, 901 guéris et 136 décès. Même si les chiffres sont probablement minorés (pas seulement au Japon), on est loin des records américain (28579 décès), italien (21645), espagnol (18812), français (17167) ou britannique (12868). Mais les Japonais regardent à côté de chez eux et constatent avec surprise et peut-être dépit, que Taiwan (2 morts) et la Corée du sud (229) ont bien mieux maîtrisé l’épidémie qui y a tôt reflué après avoir été fort menaçante. Les anciennes colonies ont dépassé le maître !

La Corée du sud vient d’organiser des élections législatives, avec de fortes précautions sanitaires, qui ont attiré une affluence record (66%) et ont donné au président MOON Jae-in, de centre-gauche, une majorité des trois cinquièmes, pour le remercier de la bonne gestion de la crise épidémique.

À Taiwan aussi, plutôt que de laisser jouer les réflexes d’hygiène, les dirigeants ont été hyperactifs. Dès le 31 décembre, avertis par les réseaux sociaux du début de l’incendie à Wuhan, ils ont décrété la mobilisation générale : tests multipliés, confinement et soin précoce des malades, port du masque et respect des distances entre individus, avec un sérieux coup de pouce numérique pour retracer les parcours et déceler les fréquentations suspectes. Le pic (un vrai pic, pas un plateau) a été passé à la mi-mars à Taiwan. L’État était prêt pour la pandémie et l’industrie opérationnelle pour répondre immédiatement aux nouveaux besoins. Une leçon à méditer !

Parlons un moment d’industrie, afin d’admirer le bricolage qui s’est généralisé en France pour produire les fameux masques indispensables, mais aussi de comparer sur un sujet précis les stratégies industrielles du Japon et de l’Union européenne. Et nous allons avoir une bonne surprise !

Le sujet, ce sont les « robots d’assistance aux personnes âgées », auquel un jeune chercheur comparatiste, James WRIGHT, invité par la Fondation France-Japon de l’EHESS, et financé par une bourse Michelin, a consacré une belle étude au terme de quatre ans de travaux (FFJ Discussion paper 20-01).
Au sortir de la bulle spéculative de 1990, il est apparu très vite au Japon, qu’il fallait mettre le paquet sur les nouvelles technologies. Ce pays a donc enchaîné des plans technologiques quinquennaux à l’ancienne, lancés par une grande loi de 1995. 140 milliards d’euros ont été misés sur la high tech dans le premier plan 1996-2000, davantage dans les plans suivants qui se sont succédés régulièrement sous l’impulsion du METI (ministère de l’économie et de l’industrie).

Le vieillissement étant déjà anticipé, avec 40% de plus de 65 ans en 2050, il manquerait 337 000 care workers dès 2025 pour s’occuper des seniors. Comme le Japon répugne à l’immigration, la seule solution était les robots. Et comme l’Europe vieillit elle aussi, le METI a développé l’ambition de créer une industrie d’envergure mondiale et pas seulement nationale. Ceci avec le soutien enthousiaste de Abe qui lança la « Robot révolution initiative » (2015).
Dans un premier temps, le METI a financé des laboratoires de recherche universitaires et essayé de convaincre le Ministère de la Santé de commander des prototypes pour les établissements accueillant les seniors. Dans les deux cas, ses efforts n’ont pas été couronnés de succès et le METI a changé son fusil d’épaule en s’appuyant sur les laboratoires des entreprises industrielles et en exigeant la sortie de robots commercialisables : 19 seraient prêts et 73 en développement avancé.

Passons à l’Union Européenne ! La bonne nouvelle est que Bruxelles investit dans les care robotics autant que le Japon : 235 millions d’euros sur 15 ans pour l’EU et 275 pour le Japon (qui a quatre fois moins d’habitants). 85 millions d’euros sont consacrés sur 2015-2020 (c’est le 8ème programme technologique pluriannuel !) au domaine du Active aging : téléprésence, télésurveillance médicale, marche intelligente, assistant multifonction, bain, formation, etc. L’approche européenne est de sélectionner les meilleurs projets de recherche proposés par des laboratoires coalisés de plusieurs pays membres. Et nous connaissons tous des labos d’excellence, comme l’Institut de la Vision, qui concourent avec succès pour obtenir des financements européens.

L’Europe existe et nous venons de la rencontrer ! Il n’y a plus qu’à faire renaître la France technologique, à la sortie (lointaine) de la crise du coronavirus. Comment s’y prendre ? D’abord, définir, avec les scientifiques, les entrepreneurs et les Régions, des plans quinquennaux pour les secteurs industriels stratégiques de demain : alimentation, biologie, robotique, énergies renouvelables, éco-bâtiment, transports en commun, télécommunications, etc.
Ensuite, établir des lois programmes avec des budgets pluri-annuels pour les principales filières. Et encourager les jeunes hommes et femmes à devenir ingénieurs plutôt que traders.

Enfin, recréer un ministère de l’Industrie, non pour lancer de grands programmes nationaux (nucléaire, TGV, Espace) mais pour soutenir les efforts régionaux d’entreprises de taille intermédiaire, à l’allemande, dans les secteurs-clés de la transition écologique, sociale et territoriale.

Chriscath

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