Cinéma : Soleil vert : une dystopie au goût du jour

samedi 18 avril 2020
par  Jacques Vercueil
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JPEG - 66.1 ko Soleil vert est un film d’anticipation étatsunien bien connu (1973, 1h38). Son titre intriguant est une francisation hasardeuse de l’original, Soylent Green, lequel évoque les produits alimentaires artificiels fabriqués par l’entreprise géante Soylent (Soya-Lentils). Pourquoi en reparler aujourd’hui ? Parce que son horizon, un futur de cinquante ans, se trouve être 2022 – nous y sommes, pratiquement, et dans des conditions qui soulignent combien la société où nous vivons est devenue vulnérable. Alors, allons-y voir, cela vaut la peine.

Quelques faits d’abord. Richard Fleischer le réalisateur (auteur aussi du Voyage fantastique, où un sous-marin miniaturisé emmène une équipe médicale débloquer un caillot sanguin dans une artère...) et son scénariste S. Greenberg ont adapté un roman de Harry Harrison, 1963, dont le titre Make Room ! Make Room ! (Faites de la place !) annonce le thème : la surpopulation. C’était, avec son cortège de pauvreté et famines annoncées, la grande angoisse de l’époque (1968 : Asian Drama, de Gunnar Myrdal ; 1969 : création du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP-UNFPA) ; 1970 : The Population Bomb, de Paul Ehrlich ; etc.) ; et cette idée est fortement reprise dans Soleil vert, avec ces escaliers encombrés de dormeurs sans autre abri, effondrés sur les marches comme des baigneurs à Saint-Tropez, ou ces foules hagardes emplissant les rues de leurs files d’attente interminables, unique moyen d’accès aux nécessités de la vie.

Mais 1973, c’est aussi l’année qui suivit le rapport Meadows (Halte à la croissance, Club de Rome 1972) qui prévoyait que l’épuisement des ressources non renouvelables et la pollution envahissante mettraient fin à cette croissance démographique par effondrement économique et désastre humain. L’horizon pour ce retournement était 2030 environ. Une mise à jour (2012) du rapport Meadows n’a pratiquement rien changé à ses conclusions, quarante ans après, et confirmé que jusqu’ici, tout se passait comme prévu... donc tout va bien !? En fait, la population mondiale de nos jours (7,8 milliards) est le double de celle de 1972 (3,9 milliards).

Fleischer a donc ajouté la pollution et l’épuisement des ressources au thème population. Intéressant, alors que l’on ne parlait pas encore trop de gaz à effet de serre, il met en place une canicule permanente, ce qui pour nous n’est plus une surprise. Dans le New-York déglingué qu’il imagine, rien ne marche : plus d’eau courante, les appareils en panne ne peuvent être réparés faute de pièces détachées (on se croirait à Cuba sous embargo américain !) ; et les océans d’où l’on extrait le plancton, principale matière première alimentaire désormais, agonisent.

Comment cette multitude misérable vit-elle, alors ? Sous la matraque. Soleil vert n’est pas un film de science-fiction, mais de politique-fiction ; le potentiel de cinquante ans d’inventions technologiques est à peu près complètement ­ignoré : pas question de drones, de smartphones ou de voitures autonomes, inimaginables sans doute à l’époque. Ainsi, c’est à coups de bulldozers que les fréquentes émeutes sont résorbées, des pelles excavatrices récoltant les manifestants par fournées pour les jeter en arrière dans la benne... Le pouvoir totalitaire appartient à Soylent, dispensatrice omnipotente du précieux Soleil vert. La foule s’arrache ces galettes vertes lorsque, une fois par semaine, les magasins sont approvisionnés. La pénurie crée la dépendance.

Mais l’omnipotence de Soylent permet à une étroite classe de privilégiés de vivre dans de tout autres conditions. Derrière de hauts murs de béton et un no-man’s-land de fossés – on se croirait à la frontière mexicaine de Donald Trump – habitent, dans les tours luxueuses de Chelsea Ouest, ses bienheureux responsables. Parmi les commodités du superbe appartement que nous découvrons – outre un riche choix d’alcools, on y trouve de l’eau courante chaude et froide, du savon odorant, et la clim, si précieuse sous la canicule – figure une gracieuse partenaire, machisme pas mort, mise à disposition de l’attributaire de ce cocon de confort, comme un élément du mobilier. Un contexte qui rappelle le ’palais de la Nomenclatura’, je veux dire la Maison éternelle décrite avec une précision documentaire dans le livre de Yuri Sleznick ("...Une saga de la révolution russe", 2017) .

L’histoire, c’est celle de Thorn (Charlton Heston), un policier affecté à l’enquête criminelle sur l’assassinat du ponte Simonson (Joseph Cotten) aussi bien qu’au maintien de l’ordre, et qui évoluera du statut de cynique séide du pouvoir – abus d’autorité, corruption active et passive – à celui de lanceur d’alerte se sacrifiant. Auxiliaire essentiel de sa transformation, son vieux colocataire, joué par un merveilleux Edward G. Robinson ici dans son dernier rôle (101° film). Privilège de l’âge, ledit Sol Roth est seul à avoir connu, et donc à regretter, le monde d’avant. Son émotion devant quelques aliments ’vrais’ que Thorn rapporte d’une de ses expéditions de policier abusif ­– une tomate, un peu de confiture de fraises, une pièce de bœuf (non, il n’était pas vegan)... – et la délectation avec laquelle il les cuisine, plaisir inconnu sous le règne de la fast food insipide, amorcent l’ébranlement des convictions de son jeune collègue. On se doute que Thorn sera sensible aussi au charme de Shirl (LeighTaylor-Smith), ’plus joli meuble’ du logis de Simonson ; au point qu’il prendra garde, à la demande de celle-ci, à ne plus lui rappeler son statut d’aménité mobilière. Un premier pas vers la ré-humanisation...

« Comment en sommes-nous arrivés là ? » La lancinante interrogation de Sol Roth reçoit d’abord la réponse qu’il donne aussitôt : par la facilité de l’inertie, qu’il se reproche à lui-même – et à ses semblables, dont nous sommes, évidemment. Pensons au changement climatique, à l’érosion de la biodiversité : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », c’était il y a 18 ans déjà... Mais réponse aussi dans le curriculum vitae de Simonson, dont la carrière de dirigeant d’entreprises, vue en marche arrière, nous ramène à travers de banales absorptions de sociétés à une époque que nous avons vécue. Et le mensonge sur l’origine du Soylent Green, pratique courante des étiquettes et des publicités qui nous environnent, nous emporte au comble de la déshumanisation.

Où va-t-on trouver une lueur d’espoir, dans ce sinistre panoramique d’une catastrophe décortiquée ? Dans la fidélité du paisible Sol à ses valeurs ; dans le retournement de l’énergique Thorn ; ou encore ; dans ces vieilles dames fragiles qui veillent, au fond de l’étrange institution de l’Echange, à conserver dans ses d’étroits couloirs et ses étagères poussiéreuses la mémoire de ce qui fut et de ce qui advint, inestimable semence qui peut dormir longtemps mais finira par redonner la vie... Alors, faudrait-il conclure au film passéiste, au " c’était mieux avant " qui nous accompagne depuis Sénèque ? Non bien sûr, mais il ne faut pas se laisser dessaisir, individuellement et collectivement, de la construction jour après jour de notre devenir.

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