Octo-Plus

mercredi 15 avril 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
popularité : 90%

1940-2020 : la grande et la petite histoire se confondent ! Je suis né le 9 avril 1940 en la bonne ville d’Autun où mon père était chirurgien et ma mère médecin. Ces parents patriotes m’ont appelé Christian parce que, ce jour-là, les troupes nazies avaient envahi le Danemark, dont le monarque portait ce beau prénom.

Peu après, la « drôle de guerre » prit fin, qui avait commencé en septembre 1939 : contournant la ligne Maginot aux fortins réputés invincibles, les tanks allemands mirent en déroute les troupes britanniques et françaises. Cela provoqua l’exode des civils sur les routes. Maman embarqua sa famille dans la grosse Hotchkiss et traversa la France pour rejoindre la cabane de mon grand-père pasteur sur le Bassin d’Arcachon. La légende familiale affirme que pour faire le plein d’essence, Maman siphonnait de nuit des véhicules allemands.

Le 10 juillet 1940, après l’effondrement militaire déguisé en armistice (23 juin), ce fut l’effondrement républicain. Le maréchal Pétain, devenu président du Conseil le 16 juin, se fit donner les pleins pouvoirs pour promulguer une Constitution qui devrait « garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie », ces trois termes étant empruntés au mouvement des « Croix de feu », une ligue d’extrême-droite qui sévissait en France durant les années trente. La IIIème République était assassinée et seuls 80 parlementaires s’y sont bravement opposés sur 666 députés et sénateurs présents (un bon quorum sur 850 parlementaires au total !). Peu ont entendu un fugace sous-secrétaire d’État du gouvernement de Paul Raynaud (qui venait de céder la place à Pétain), un certain général de Gaulle lancer depuis Londres un appel à la poursuite des combats (18 juin).

De toute évidence, il n’y a aucune comparaison possible entre « L’étrange défaite » de 1940 (ouvrage admirable de l’historien Marc Bloch, résistant qui fut assassiné par la Milice) et la « drôle de guerre » que la France mène contre le coronavirus. Rien à voir avec l’exode douillet de tant de Parisiens vers des résidences secondaires d’où il est possible de télé-travailler. Rien à voir non plus avec les institutions républicaines qui fonctionnent vaillamment, depuis l’Éxécutif jusqu’au Parlement et aux médias. Le seul parallèle qui pourrait être tenté serait de comparer l’héroïsme de combattants mal équipés en 1940 avec le courage des « soignants et celui des « invisibles » qui font fonctionner les services publics et maintiennent les filières d’approvisionnement alimentaire en 2020.

Revenons donc en 2020, avec cette question difficile : dans quel état l’économie, la société, la politique vont-elles sortir de ce temps suspendu où chacun retient son souffle ? Parce que je suis économiste et parce que je crois que les institutions républicaines ne sont pas menacées et que nous ne vivrons pas de grands mouvements sociaux avant les élections présidentielles de 2022, je me concentrerai sur les entreprises, l’emploi et les finances publiques, avec un œil à Paris et un autre sur Bruxelles (pratiquant une sorte de strabisme divergent rendu célèbre par Sartre). Distinguons l’affaiblissement du patient au sortir de la maladie, des progrès de la convalescence.

Malgré les milliards d’euros mobilisés par l’État français pour différer les paiements d’impôts et cotisations sociales, pour financer massivement le chômage partiel (à l’allemande) et pour garantir des prêts bancaires de survie aux entreprises privées de la plus grande partie de leur chiffre d’affaires, les cicatrices vont être profondes. Pourquoi ?

Les prélèvements différés devront être acquittés d’ici quelques mois, ce qui ne poserait pas de problème si la reprise d’activité était en V, un rebond rapide après une chute soudaine, mais une telle reprise est, hélas, peu probable et le redémarrage ne se fera que progressivement.

Le chômage partiel est un vrai soutien du revenu et de la consommation des salariés et permet aux entreprises de conserver leurs compétences pour le moment où les clients réapparaîtront à l’horizon hexagonal ou mondial. Mais cette dépense définitive, accompagnée par une perte de recettes définitives (de TVA par exemple), va creuser fortement le déficit public.

Quant aux garanties d’emprunt, c’est un excellent système qui devrait être d’un coût raisonnable pour l’État si la reprise est assez proche et forte (puisqu’il n’aurait à payer que 90% des rares crédits non remboursés), mais c’est un grand SI !

Reste le problème des 10% de risque qui devraient être assumés par les banques, dont l’accord est indispensable pour mobiliser la garantie d’État. Or, celles-ci, qui répugnent déjà à différer ou annuler les dividendes versés aux actionnaires et dirigeants, ont commencé par servir les « bons risques », plutôt ceux des grandes entreprises saines du CAC 40 ; et elles vont examiner, avec une loupe réticente, les myriades de demandes de trésorerie venant des petites entreprises, commerces, artisans, restauration, discrètes PME familiales, etc. On peut craindre une hécatombe si la paralysie du confinement se poursuit jusqu’à l’été.

L’Allemagne a trouvé la solution à ce problème du 10%. Berlin garantit les prêts bancaires à 100% et non à 90% comme en France (Les Échos du 7 avril). Glurps ! C’est une décision énorme qui est viable outre-Rhin où le civisme et la décentralisation sont plus poussés que chez nous (et où l’État fédéral a des réserves financières bien supérieures aux nôtres). Elle va permettre la survie du tissu de PME industrielles et familiales qui sont la colonne vertébrale de l’industrie germanique. Je n’oserais pas recommander une telle mesure en France, mais le revers est que de très nombreuses entreprises risquent de périr, si l’État ne trouve pas le moyen de contraindre les banques à secourir les petites entreprises en dessous du radar des médias.

2020 : quel rôle pour l’Europe qui accouche de solutions communes et solidaires plutôt courageuses dans la souffrance des nuits blanches ? Il y a deux problèmes à deux horizons différents. Le premier est de fournir des liquidités aux États qui dépensent sans compter pour amortir la chute de l’activité et de l’emploi. La réponse est du côté de la Banque Centrale Européenne (BCE) qui va émettre des centaines de milliards d’euros pour acheter directement ou indirectement des obligations des États italien, espagnol, français et probablement aussi allemand ou néerlandais. Aucune condition ne sera mise à ce financement monétaire et les marchés, peu sollicités, resteront calmes avec des taux modérés et pas trop divergents d’un pays-cigale à un pays-fourmi. Ce financement monétaire a été pratiqué après la guerre, déclenchant une inflation carabinée, mais je n’ai pas encore lu un économiste dénonçant un risque proche d’hyperinflation.

L’autre problème, à horizon de quelques années, est plus passionnant : il s’agit de soutenir durablement la demande ET de l’infléchir vers un nouveau modèle de développement. C’est la philosophie du « Green New Deal » de la nouvelle présidente de la Commission européenne. Imaginons un soutien européen massif à la lutte contre les « passoires thermiques » dans toutes les Régions (y compris en Allemagne !!) ; un formidable investissement dans les énergies renouvelables ; des aides à la reconversion de l’agro-business d’exportation vers les cultures vivrières en circuit court ; un soutien massif à la circulation des jeunes étudiants ou apprentis (Erasme au carré !) ; une promotion de la reconversion des ouvriers des industries d’hier (automobile, transport aérien, nucléaire, etc.) vers les secteurs de demain (numérique, services d’intérêt général, éducation, santé, culture).

Ajoutons un raffinement : plutôt que de parachuter des grands programmes à coups de milliards, l’Europe pourrais s’inspirer du rapport Prodi-Sautter de janvier 2018 : constituer des bouquets de projets territoire par territoire (bundling) ; les faire valider par des experts régionaux et européens (labelling) et leur consacrer des crédits européens solidaires (financing). Reportez-vous à la Lettre 765 (25/1/18) pour en savoir davantage sur la façon de pousser à l’échelle européenne l’emploi, l’écologie, le bien vivre et la démocratie locale. Comment payer ? En empruntant à l’échelle européenne et en taxant les transactions financières et le carbone pour accroître le budget fédéral européen. De la crise, faisons une opportunité !

1940-2020 : 80 ans ! Une grande amie d’autrefois, Darthea, recevait notre petite famille dans son palais de Hydra et nous emmenait sur son caïque explorer les fonds sous-marins. Un jour, j’ai attrapé un poulpe et cette belle Américaine s’est écriée, avec son accent inimitable : « Octopus » !

En ce lendemain d’anniversaire qui me fait entrer dans le club très select des OCTOgénaires, je m’engage à poursuivre aussi longtemps que possible, avec le concours indispensable de Catherine, ces Lettres hebdomadaires qui visent à apporte aux proches un PLUS d’amitié et peut-être de sagacité. OCTO-PLUS !!

Chriscath

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