Orban, Rutte ou Latour ?

dimanche 5 avril 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Chaque soir, à vingt heures, nous saluons le jeune Raphaël (4-5 ans) qui applaudit les « soignants » à sa fenêtre, de l’autre côté de la rue Montorgueil, entouré par sa jeune maman et son papa, celui-ci pinçant sa guitare pour mettre un peu de musique dans cette crise sanitaire chaotique. Quelle société voulons-nous construire pour le jeune Raphaël, pour Antoine et pour tous les enfants du monde ? Les réponses fusent, contradictoires, dans une Europe qui manque pour le moins d’harmonie et dont Jacques Delors, si peu loquace, dit qu’elle court un « danger mortel » (AFP 28 mars).

Aujourdhui, nous allons écouter le tromblon Orban, le cor Rutte et la flûte traversière Latour, qui ne s’accordent guère pour jouer « L’hymne à la joie » européen.

Commençons par le chantre de la « démocratie illibérale », Viktor Orban. Il a obtenu aux élections une majorité législative confortable et a déjà neutralisé la Cour constitutionnelle. Sois prétexte de lutter contre le coronavirus, il vient de faire passer lundi 30 mars une loi d’exception qui diffère les prochaines élections, lui permet de s’affranchir des lois existantes en gouvernant par décrets, et limite ce qu’il reste de liberté de la presse en condamnant lourdement ceux qui diffuseraient des « vérités déformées ». Ceci, et c’est le plus grave, sans limitation de date, si bien que, une fois le virus écarté, l’exception deviendrait la règle.

Tout ceci a l’odeur répugnante des décisions nazies de 1933, après que Hitler soit devenu Chancelier par le vote des foules et la complicité des puissants. C’est d’ailleurs une Allemande qui, dès le lendemain (mardi 31 mars), a réagi fortement. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a déclaré : « Il est de la plus haute importance que les mesures d’urgence ne soient pas prises au détriment de nos valeurs et principes fondamentaux » (New York Times, 2 avril). Il semble que les autres chefs d’État et de gouvernement européens aient été moins pressés de condamner la conduite inqualifiable de leur collègue de Budapest.

Méfions-nous donc du virus Orban qui pourrait être contagieux et séduit déjà l’extrême-droite française. Et passons à notre deuxième interlocuteur, un homme en apparence si jeune et si raisonnable, Mark Rutte, Premier ministre des Pays-Bas, associé à son mauvais génie, le ministre des Finances Wopke Hoekstra (Les Échos 1 avril 2020). Rappelons que le 25 mars, neuf dirigeants européens avaient dans un bel élan collectif écrit au président du Conseil européen, une lettre dont la philosophie était d’une simplicité quasiment biblique : « Nous devons travailler à un instrument de dette commun émis par une institution européenne pour lever des fonds sur le marché (…) au profit de tous les États membres (…) pour faire face aux dommages causés par le coronavirus ».

Élémentaire, cher Michel (nom du président du Conseil) ! ont dit en chœur France, Italie, Espagne, Grèce, Irlande, Belgique, Luxembourg, Slovénie et Portugal. En langage profane, ils ont proposé que la Commission ou la Banque Européenne d’Investissement émette des obligations coronabonds pour en redistribuer les milliards d’euros aux pays les plus touchés, Italie et Espagne en tête.

Au Conseil européen qui a suivi le lendemain 26 mars, un homme a dit NON, Mark Rutte, selon la grande tradition batave qui avait déjà rabroué la Grèce durant la crise d’il y a quelques années. Pour lui, les États-fourmis qui ont profité de la belle saison de la croissance récente pour faire provision d’excédents budgétaires et réduire la dette publique, n’ont pas à prêter aux États-cigales qui ont chanté tout l’été et se trouvent aujourd’hui fort dépourvus, selon la fable de La Fontaine.

Est apparu crûment le clivage entre « la ligue latine » des pays du sud (où il n’est pas facile d’inclure la Belgique et l’Irlande !) et la « ligue hanséatique (Pays-Bas, Allemagne, Danemark). Et l’Allemagne précisément, pourquoi la Chancelière est-elle restée muette et n’a pas donné discrètement un coup de pied (virtuel !) à son jeune voisin, l’économie néerlandaise étant très liée à la grande économie allemande ? Parce que la Chancelière est en fin de parcours mais surtout, parce que le parti conservateur qui la soutient est adepte du « chacun pour soi » et que l’extrême-droite qui la menace prône ouvertement le national-protectionnisme.

Monsieur Rutte a heureusement eu un remords ! Interpellé par son Parlement (le sentiment européen voire l’instinct charitable ne se sont pas complètement évanouis à La Haye !), le Premier ministre a proposé un « don » de 20 milliards d’euros à l’Italie et à l’Espagne (auquel son pays contribuerait pour 1,5 Md€). L’Allemagne a aussi un peu bougé, en suggérant de mobiliser les 700 Mds € du « Mécanisme européen de stabilité » (MES), une cagnotte constituée depuis la crise financière de 2008 et la crise de l’Euro en 2010. Mais, et c’est le point important, l’utilisation du MES requiert l’unanimité, ce qui veut dire que les fourmis pourraient imposer leurs conditions aux cigales, comme cela a été le cas pendant la crise grecque qui a fait souffrir atrocement le peuple hellène.
La philosophie de tout ceci est résumée par cet excellent titre des Échos (31 mars) : « L’Allemagne se préoccupe déjà du retour à la normale » et elle n’est pas la seule !. Le coronavirus serait un « cygne noir », un choc imprévisible venu d’ailleurs, comme l’astéroïde qui a frappé la Terre il y a 65 millions d’années et éliminé les diplodocus (à ceci près que ceux qui sont menacés de périr aujourd’hui sont « seulement » les plus faibles des humains et des entreprises).

Face à la catastrophe, on serre les dents, on porte un masque pour éviter de contaminer les autres, on s’écarte de son prochain (« distanciation sociale », quel jargon !) et on reste chez soi si l’on n’est pas indispensable. Et on repartira comme avant, disent tant de bons esprits, en mettant un peu d’huile dans les rouages pour dégripper la machine de la croissance !

Pas si simple, disent les économistes les plus orthodoxes (« Coronavirus : qui va payer ? demande Jacques de Larosière, ancien patron du FMI, dans Les Échos 31 mars). Nous y reviendrons dans une Lettre ultérieure.
Pas si simple, dit Bruno Latour, que nous avons déjà croisé à propos de la COP 21. Selon lui, le coronavirus n’est pas le fait du hasard. Les virus étant en permanence dans la nature, si celui-ci s’est diffusé à un rythme et à avec une ampleur foudroyants, c’est parce que la nature qui l’abritait a été agressée et parce que le « système de production globalisée » a révélé son incroyable vulnérabilité.

« Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise », tel est le titre d’un article publié dans AOC du 29 mars, dans lequel le « philosophe sociologue » nous invite à prendre notre destin en mains, comme il l’a plaidé sur France Inter ce matin. Vous trouverez ce texte à méditer en annexe de cette Lettre.

Le raisonnement de Latour est fort logique. Le fameux « système » n’est pas viable à long terme, puisqu’il épuise les ressources naturelles et exacerbe les inégalités. Après la crise du coronavirus, résistons donc à la tentation des « globalisateurs » de remettre du charbon dans la machine pour redémarrer au plus vite « comme avant ».

N’attendons pas non plus la solution d’en haut, d’un État très lié au « système » ! Chacun doit faire son « auto-description » et profiter de l’arrêt brutal mais provisoire du « système » pour se poser de bonnes questions. Qu’est-ce qui est superflu et ne devrait pas repartir comme d’antan ? Qu’est-ce qui est précieux et devrait être amplifié à l’avenir ? Et comment faire pour déplacer les hommes des activités négatives vers les activités positives ? Le lecteur sentira, comme Catherine et moi, que l’on peut ainsi imaginer une économie et une société satisfaisant les besoins fondamentaux de chacun et de tous. C’est un travail de grande ampleur où chacun peut mettre la main et qu’il faut engager de suite. A vous de jouer au « questionnaire Latour » !

Pour terminer, un clin d’œil rétrospectif. Le supplément du Monde de la semaine dernière évoquait le pavillon que Louis Ferdinand Céline, l’auteur du « Voyage au bout de la nuit », a habité à Meudon avec son épouse Lucette Destouches et ses chats depuis son retour d’exil en 1951. Je cite : « En 1992, Jack Lang, ministre de la culture, entame des démarches pour classer l’édifice à l’inventaire des monuments historiques. Ainsi le bâtiment ne pourra être détruit. Une commission du ministère de la culture donne un avis favorable pour un classement comme lieu de mémoire. Mais le préfet de région refuse de signer l’arrêté » (fin de citation). Le préfet de région en question, qui avait trouvé et lu dans la bibliothèque familiale « Bagatelles pour un massacre », un ouvrage antisémite de Céline d’une violence inouïe, c’était moi.
Chacun peut résister, et créer un nouveau monde sans oubli et sans injustice.

Chriscath

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