Des jonquilles en hiver

lundi 10 février 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Ce matin, sous un ciel bleu alpin, le jardin du Palais-Royal était tapissé de jonquilles jaunes et épanouies. Au début du mois de février ? Il n’y a plus de saison, ma bonne dame ! Ce signal faible nous presse de nous lancer dans la transition climatique. Nombreux sont ceux qui en parlent ; moins nombreux sont ceux qui agissent.

Cette semaine, j’ai rencontré un maire qui, depuis vingt ans, s’y est consacré avec un courage éperdu. Jean-François CARON est maire de Loos-en Gohelle depuis 2001 et a complètement métamorphosé cette ville minière de 7000 habitants, toute proche de Lens. Les Editions « ateliers henry dougier » lui ont consacré un petit bouquin passionnant (Philippe Gagnebet, « Résilience écologique, Loos-en-Gohelle, ville durable », 2015).

Au départ de cette aventure, il y a le drame de la fermeture des mines de charbon du Pas-de-Calais. Loos est au cœur d’un bassin minier de 120 kilomètres de long, où travaillaient, à son apogée, avant la guerre et durant la reconstruction, jusqu’à 150 000 mineurs. Le charbon a été découvert à Loos en 1855 et son extraction a été arrêtée en 1986. Je me souviens du courage du Premier ministre Pierre Mauroy (resté maire de Lille) allant à Denain en 1983 expliquer aux mineurs que le charbon français en voie d’épuisement ne pouvait plus résister à la concurrence internationale.

À Loos, ce fut l’effondrement. Pas seulement physique, le sol s’étant affaissé de 15 mètres par endroits, mais surtout moral. Les mineurs, cloîtrés dans leurs corons et assistés par la solidarité nationale, avaient perdu leur estime de soi. Leur rendre leur dignité, c’est à quoi se sont employés les Caron, maires de père (1977-2001) en fils (2001-2020), avec cette conviction si forte : « Ici, la houille a torturé les corps mais resserré les âmes ». Marcel Caron était fils de mineur, imprimeur coopérateur, très influencé par le courant chrétien de la CFDT. Jean-François Caron découvrit la nature grâce au scoutisme, travailla à quinze ans et devint kinésithérapeute. Il fut conseiller régional et même vice-président du Conseil du Nord Pas-de-Calais, quand celui-ci était présidé par une élue verte, Marie-Christine Blandin qui lui confia le développement local.

Élu maire en 2001, dans les pas de Papa, il montra vite une personnalité attachante. Son père disait alors de lui : « Je lui fais confiance. C’est un gars simple, qui comprend vite et gère bien son ego ». Qu’il ait compris vite, c’est sûr car il applique avec constance une démarche en trois temps.
D’abord, faire un diagnostic des besoins des habitants, en passant un temps fou en réunions, où il ne joue pas au « sachant » mais écoute pendant une demi-heure les complaintes et propositions des citoyens. Écouter et entendre, c’est restaurer la dignité des personnes. C’est aussi passer d’une logique de concepts à une logique d’actions. Comme le dit Jean-François Caron, qui ne s’est jamais inscrit à un parti, même vert : « La radicalité des idées, c’est à la portée de tout le monde, la radicalité des transformations, c’est beaucoup plus difficile. »

Ensuite, appliquer une logique transversale plutôt que saucissonner les problèmes en logement, emploi, voirie, écoles. La nature et l’économie d’énergie sont de bons fils directeurs. Il plante des milliers d’arbres (comme son papa l’a fait) mais ajoute une ceinture verte et se lance dans un vaste programme d’isolation thermique et d’énergies renouvelables. Les panneaux solaires sur le toit de l’église sont emblématiques ; il construit des logements sociaux à énergie positive et pourchasse les dépenses inutiles d’éclairage public, de chauffage dispendieux, de transports gaspi. Loos est devenue une ville-témoin de ce que devra être une « ville durable ». Marathonien par ailleurs, le maire prend le temps pour aller loin. Parce qu’il faut convaincre que les économies d’énergie allègent les budgets des familles et de la commune, il commence à petits pas et généralise les expérimentations lorsqu’elles ont fait la preuve de leur efficacité. Et puis cela évite de tirer trop sur un budget municipal limité, même si, convaincu et convaincant, notre maire excelle à collecter les fonds publics.

Enfin, avoir le sens de la prospective. Donnons trois exemples. Le plus fameux est d’avoir convaincu l’UNESCO d’inscrire le bassin minier au patrimoine de l’humanité. Des ruines industrielles deviennent des merveilles du monde ! La tour 19, « cathédrale de la houille de 10 000 tonnes et 66 mètres de haut » devient la Tour Eiffel du bassin et, à son côté, le puits n°11 redevient puits d’aérage et de service. L’auteur n’hésite pas à parler des twin towers, à deux pas du Louvre-Lens, dont l’architecture est d’une discrétion somptueuse (Sejima architecte nipponne). Loos regarde désormais New-York dans les yeux, avec ses tours défuntes et son Metropolitan admirable !

La « Base 11/19 », entreprise culturelle, est devenue une scène nationale à force d’acharnement de l’équipe investie sur place et du maire qui leur a donné leur chance. L’intuition de Caron est que le besoin de dignité retrouvée passe par la culture, et pas seulement par le logement, l’école, le bio et l’emploi (350 emplois quand même en quinze ans).

Deuxième exemple, qui rappelle les « maisons-folies » de Lille. La ville distribue aux habitants du terreau et des graines pour décorer la façade de leur logement en briques : la nature, chez soi ! Et, en lien avec la Base 11/19, les résidents ont confectionné une écharpe géante en patchwork pour éviter que les deux terrils ne s’enrhument !

Troisième exemple de prospective, toujours inscrite dans l’ambition de redonner dignité à la ville et à ses habitants : le recrutement d’un « griot du village », un chargé de récit qui racontait (jusqu’en 2014) la belle aventure de Loos aux habitants et aux médias par les réseaux sociaux et tous autres moyens de communication.

En résumé, pour Jean-Jacques Caron, le développement doit être « durable et désirable » Il ne doit pas être subi par les habitants mais porté par eux, ce qui exige une énorme patience et une exceptionnelle ténacité. Il faut « viser une étoile » et « semer des petits cailloux », avoir une vision à long terme et emporter des petites victoires à cout terme !

Autre exemple de résilience territoriale qui, selon Caron, « met l’accent sur la capacité d’un territoire et de ses habitants à rebondir et à s’adapter après un choc », celui de Grande-Synthe, dont le maire, Damien CARÊME, a mis en place en avril 2019, un « Minimum Social Garanti » (Alternatives Économiques, février 2020). La commune de 24 000 habitants est une cité de logements sociaux blottie contre la sidérurgie de Dunkerque. Le maire, qui a succédé lui aussi à son papa, a fait de sa ville « le modèle d’une écologie sociale en action » ! Verdissement de la ville, bâtiments frugaux en énergie, bus gratuits, pistes cyclables. La ville avec son éolienne à voiles ( ?) éclairant son stade à énergie positive a obtenu le label de l’ADEME !

Pour les jeunes, les mamans-solos et les plus précaires, Carême a institué une allocation qui vient compléter les aides sociales existantes (en vérifiant que celles-ci ont bien été demandées par les intéressés), pour atteindre 855 euros par mois pour une personne seule, ceci pour six mois, éventuellement reconductibles. Ce n’est pas de l’assistance mais de l’accompagnement social pour trouver des solutions aux difficultés d’emploi, de santé, de logement. Au Centre communal d’action sociale (CCAS) de faire du « sur mesure » pour découvrir et soutenir « les invisibles ».

Où trouver l’argent pour les 728 bénéficiaires ? Principalement dans les économies résultant de l’efficacité énergétique (l’écologie et le social peuvent aller de pair), mais aussi grâce aux amples impôts payés par la sidérurgie.

Parler de ces deux maires est plutôt réjouissant, au moment où le lobby nucléaire qui sévit à Paris a eu la peau de la seule femme qui dirigeait une entreprise du CAC 40, Isabelle Kocher. Celle-ci avait eu l’audace de réorienter l’entreprise Engie, issue de la fusion de Suez et de Gaz de France, vers les énergies renouvelables et les services aux entreprises, en se débarrassant des centrales nucléaires belges qu’elle voulait vendre à EDF, celle-ci n’étant pas à quelques canards boiteux près. Les cadres et le personnel soutenaient cette femme entreprenante, mais les actionnaires, État compris, ont trouvé que la performance boursière n’était pas suffisante.

Terrible contraste entre le vieux monde hivernal qui ne veut pas relâcher sa logique de domination hiérarchique et financière et les jeunes jonquilles qui jaillissent de la France résiliente.

Chriscath

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