Le cauchemar de 1984

lundi 13 janvier 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Alors que la France est saisie par une crise de nerfs à propos de l’évolution des retraites dans la prochaine décennie, j’ai ressenti le besoin de relire un ouvrage ancien qui n’a pas pris une ride : « 1984 » de Georges Orwell.

La grève thrombose des conducteurs de trains, de métro ou de bus qui perturbe la vie des salariés de la métropole parisienne et de grandes villes de province résulte d’un affrontement stérile. D’un côté, un Président qui s’est engagé durant sa campagne électorale à supprimer les régimes spéciaux dans le secteur public et un Premier ministre qui veut imposer une règle d’équilibre a priori dans un système que le vieillissement de la population compromet d’année en année. De l’autre, deux mouvements syndicaux, la CGT et FO qui défendent les conquêtes sociales des salariés des entreprises publiques et des fonctionnaires, et la CFDT davantage présente dans le secteur privé et plus encline à corriger (par le haut !) les inégalités entre public et privé.

Ce conflit sans issue, qui va s’effilocher dans la frustration collective, détourne l’attention de sujets autrement plus urgents. La crise des hôpitaux qui vient d’une logique analogue de plafonnement des dépenses de santé imposé par le Parlement mais, la médecine privée échappant largement aux contraintes, c’est l’hôpital public qui porte tout le poids de l’ajustement, en comprimant ses dépenses de personnel. La crise de l’éducation, avec trop de profs épuisés et mal payés (au moins dans l’enseignement primaire), face à des gamins et adolescents dont la discipline n’est pas la qualité première. Le despotisme bureaucratique aggrave les tensions dans ces deux services publics essentiels.

Ce vendredi matin, sur France Inter, deux éditorialistes exprimaient la même impatience. Dominique Seux, talentueux journaliste des Échos, disait que le gouvernement ferait mieux de se soucier de la transition climatique, parce que le défi est urgent et qu’il intéresse la jeunesse, indifférente aux spéculations sur les retraites. Quant à Thomas Legrand, il regrettait que l’irruption du terrorisme il y a cinq ans (massacres de Charlie Hebdo et du magasin kascher) et la protestation des « gilets jaunes » il y a un an, aient durci les interventions de la police ; celle-ci, qui filme à froid les manifestants, rêve désormais de logiciels de reconnaissance faciale qui permettraient d’identifier les perturbateurs avant qu’ils ne commettent des actes violents. Ce qui nous amène à l’ouvrage « 1984 ».

Georges Orwell, britannique, né en 1903, engagé dans la guerre d’Espagne de 1936, a écrit ce roman d’anticipation en 1949. Le héros s’appelle Winston Smith, Winston étant probablement un clin d’œil à Churchill et Smith étant le nom de monsieur Tout le monde. Il vit à Londres en 1984 sous la surveillance permanente des écrans de télévision qui lui apportent les messages de Big Brother et captent en même temps ses moindres paroles et mouvements. Le matin, il participe à la gymnastique collective pratiquée au bureau et se fait gronder par la monitrice à l’écran, qui lui reproche de ne pouvoir atteindre ses pieds avec ses doigts alors qu’il a moins de quarante-cinq ans. Avant le déjeuner, il suit sur l’écran avec ses collègues les « deux minutes de la Haine », et tous dénoncent à grands cris Emmanuel Goldstein, « l’Ennemi du Peuple » ainsi que l’autre continent avec lequel « Oceania » est en guerre.
La géographie du monde s’est bien simplifiée en 1984. Trois super-États s’affrontent à deux contre un et se disputent une zone équatoriale qui sert de réservoir d’esclaves. « Oceania » assemble les Etats-Unis et le Royaume-Uni. « Eurasia » regroupe l’Europe continentale sous l’aile de l’URSS. Et « Eastasia » unit la Chine et le Japon.

Winston exerce un métier délicat : il ajuste le passé aux injonctions présentes du « Parti » omnipotent. Donnons trois exemples de cette mission subtile. Du jour au lendemain, sans raison apparente, l’allié d’Oceania devient l’ennemi, et l’ennemi d’hier est désormais l’allié. Winston et ses collègues doivent réécrire tous les journaux du passé pour prouver que le nouvel allié l’a été de tous temps. Ils corrigent aussi les prévisions anciennes du plan quinquennal pour qu’elles deviennent inférieures aux performances médiocres réalisées dans les faits. Deuxième exemple : Winston a un ancien camarade de classe, Syme, qui est très fier de rédiger la nouvelle édition du dictionnaire de Newspeak, une sorte d’anglais appauvri, dans le but d’en supprimer le maximum de mots inutiles, l’ambition ultime étant de priver la pensée (subversive !) de tout mode d’expression. Le « mal » (bad) disparaît, remplacé par le « nonbien » (nogood). Trop intelligent et surtout trop vantard, Syme est « vaporisé » : il disparaît subitement et toute trace de son existence doit être effacée, parce qu’il n’a jamais existé. Troisième exemple : Parsons est un voisin de palier qui est une « masse d’enthousiasme imbécile ». Il organise magnifiquement la « semaine de fête de la Haine » dans leur quartier et a deux enfants modèles de « Jeunes espions », les scouts de l’époque. Lui aussi est « vaporisé » parce que sa fille de six ans l’a entendu crier dans son sommeil « Mort à Big Brother ». Il faut donc effacer les traces de cet homme « grassouillet d’une stupidité impressionnante ».

Winston, lui, est intelligent et ne peut s’empêcher de réfléchir. Il se rapproche d’un dignitaire du « Parti », O’Brien, en lequel il sent un esprit de résistance. Celui-ci lui prête avec mille précautions le livre de Goldstein, où l’on dénonce le despotisme du Parti, dont l’élite (2% de la population) a pour seule ambition de rester éternellement au pouvoir, en se servant des militants (13% de la population, dont Winston), et en dominant les « prolos » (85%) qui vivent dans la misère mais aussi dans une certaine liberté, Big Brother concentrant sa vigilance sur les militants (Outer Party), dont pas une pensée, pas un acte ne doivent s’écarter de la norme imposée. O’Brien explique que la nouvelle économie est viable : la production est poussée, non pour satisfaire une consommation indigente (les lames de rasoir manquent), mais pour produire les armements de la guerre perpétuelle.

Winston connaît une aventure périlleuse : il tombe amoureux d’une jeune fille, Julia, très jolie et s’efforce de dissimuler leur amour clandestin, car le Parti considère que le désir sexuel est une liberté qui prive la société d’une énergie et d’une discipline entièrement dévouées au « Parti ».

Évidemment, le roman finit très mal mais je vous laisse le soin de vous y plonger et d’en tirer de mauvais rêves. Une phrase nous ramène à l’actualité : « Avec le développement de la télévision et le progrès technique qui permettait de recevoir et transmettre avec le même instrument, la vie privée disparut. » Écrite en 1949, alors qu’Internet n’a pris son véritable essor qu’autour de 1984, cette prophétie ne manque pas de panache et peut inspirer deux réflexions, sur la consommation et sur la liberté.

Les géants californiens (et chinois) manipulent et modèlent notre consommation. Accumulant des masses de données gigantesques sur chacun, ils prétendent anticiper nos désirs. « Vous qui vous promenez dans cette rue de Paris et qui aimez la cuisine japonaise, je vous signale un bon restaurant à 200 mètres à gauche ». En consommant au passage une énergie considérable (le numérique prend 10% de la consommation électrique en France selon Alternatives Économiques de janvier 2020), le capitalisme numérique nous propose un pari faustien : renoncez à votre vie privée et nous vous aiderons à consommer au-delà de vos besoins.

Encore plus grave : la reconnaissance faciale fait de grands bonds en avant en Chine, qui consacre des moyens immenses à cette technologie duale, servant à la fois à la sécurité et au business. L’ambition est clairement de ficher l’ensemble de la population, en commençant par les minorités impatientes (ouigours musulmans du nord-ouest). À l’avenir, quiconque traversera en-dehors des clous verra sa « note sociale » entamée avec, pour les plus récalcitrants, des conséquences fâcheuses sur la possibilité de voyager à l’étranger ou d’étudier dans les meilleures universités publiques.

En France ou en Europe, les barrages contre ces intrusions dans l’intimité des individus existent mais sont bien timides. La loi « Informatique et Libertés » (1978) a posé les premiers garde-fous. Elle a été actualisée par la loi de juin 2018 instituant un « Règlement général sur la Protection des Données » (RGPD). Et la CNIL, autorité indépendante, veille dans la mesure du possible. Mais en fin de compte, c’est aux citoyens, c’est à nous-mêmes de résister à la tentation du « numérique gratuit », qui entrave notre liberté de consommer et de vivre.

Un ami universitaire me disait récemment : si chacun est photographié et fiché à son insu, comment pourrait-on résister à l’oppression d’une démocratie illibérale (imaginons que le Front national arrive au pouvoir) ? Grave question, plus urgente que celle des retraites !

Chriscath

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