Coup de coeur. LA DERNIERE LETTRE DE VOLTAIRE

jeudi 17 octobre 2019
par  Jean-Marie Poutrel
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Dans l’édition de Kehl des œuvres complètes de Voltaire (92 volumes in-douze), réalisée entre 1785 et 1790 sous la conduite de Condorcet et financée par Beaumarchais (l’écrivain de notre siècle a coupé ma fortune en deux), la correspondance de Voltaire comportait 7 473 lettres. On en dénombrerait 20 000 aujourd’hui.

La dernière lettre de Voltaire fut adressée le 26 mai 1778 à Gérard, comte de Lally-Tollendal. Après l’avoir dictée, Voltaire mourut le 30 mai, sans avoir repris connaissance.
Thomas Arthur, baron de Tollendal, comte de Lally et père du ci-devant Gérard, avait été choisi pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) pour défendre l’Inde contre les menées anglaises. En l’absence d’un soutien naval suffisant, il capitula sans conditions à Pondichéry le 16 janvier 1761. Sanctionnée en 1763 par le calamiteux Traité de Paris, la perte du premier empire colonial français face à l’Angleterre demandait un bouc émissaire : Thomas Arthur fut exécuté en place de Grève en 1766. Grâce à l’appui de Voltaire, Gérard de Lally-Tollendal obtint la cassation de l’arrêt du Parlement qui avait condamné son père et en informa donc le philosophe.

La réponse de Voltaire tient en quatre phrases écrites à la 3ème personne, comme pour souligner la distance mise entre le mortel qu’il fut et l’image qu’il va terminer de ciseler. Chacune de ces phrases éclaire en effet une facette du patriarche de Ferney.

Les voici :
Le mourant resuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content.
Très tôt Voltaire s’est vécu comme un malade toujours près d’expirer. Des figures de rhétorique sans cesse renouvelées, mais brodant sur le thème de la première phrase ci-dessus, émaillent sa correspondance. Elles étaient flatteuses pour les destinataires, illustrant son empressement à leur écrire, malgré les maux qui l’accablaient.

Rousseau, Fréron, Lefranc de Pompignan et bien d’autres eurent à subir l’ironie mordante de Voltaire. Mais il était aussi doté, on le sait moins, d’une grande sensibilité qui transparaît dans le bien tendrement de la deuxième phrase. A chaque anniversaire du massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), Voltaire restait, dit-on, prostré dans sa chambre, accablé par les malheurs dus à l’affrontement des religions. Dans son poème sur le tremblement de terre de Lisbonne le 1er novembre 1755, il s’interroge :

Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

Embastillé deux fois sous la Régence, Voltaire a toujours fait montre d’un grand respect vis-à-vis de la monarchie. Il savait que ses lettres circulaient à Paris et à Versailles. Au seuil de la mort, il persiste dans cette habitude destinée peut-être à contrebalancer ses incartades passées ou à venir. D’où ce coup de chapeau au roi défenseur de la justice, on ne sait jamais…

Quand on mesure combien Voltaire a aimé la vie et son temps, comme l’illustre Le Mondain (Ȏ le bon temps que ce siècle de fer !), son il mourra content se lit comme un superbe oxymore. Il peut faire monter les larmes aux yeux. Il signe en tout cas une sortie réussie avec éclat.


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