ELLE AIMAIT LA VIE (texte intégral)

dimanche 13 octobre 2019
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Texte publié avec l’aimable autorisation de
Christian SAUTTER et Catherine CADOU samedi 12 octobre 2019
Voir loin, agir proche

«  Merci. Merci ! », tels sont les derniers mots que Georgette ELGEY nous a laissés lundi après-midi. Catherine et moi étions venus, selon un rite bien établi, lire la dernière « Lettre aux amis », à cette admirable femme, alitée et à la vue affaiblie. Elle, qui fut une grande journaliste, avait écouté la saga de « La Croix » (qui était sur son lit à côté du journal Le Monde) à moitié assoupie avec un sourire d’ange un peu rémois. Elle avait ensuite aimé l’histoire de nos cousins parisiens qui, avec un groupe d’amis, ont pris en charge un adolescent malien venu de Libye, afin qu’il survive, s’instruise et obtienne des papiers pour devenir un bon électricien.

Georgette est décédée mardi matin et j’ai aussitôt pensé à un film qui avait fort impressionné mes dix-sept ans : «  Ils aimaient la vie  » (Kanal). Le réalisateur Andrzej WAJDA y décrit les derniers jours de l’insurrection de Varsovie. Cela se passait en septembre 1944 : à l’approche des troupes russes, les résistants polonais s’étaient soulevés contre l’occupant allemand et se battaient depuis deux mois, à armes inégales. Les troupes soviétiques n’ont pas bougé, laissant massacrer des officiers et soldats héroïques qui auraient pu, plus tard, s’opposer à l’occupation de leur pays par la puissance moscovite « amie ». Un parallèle avec les troupes américaines laissant aujourd’hui l’armée turque attaquer les Kurdes, dont le concours avait été précieux pour chasser Daech, serait mal élevé mais justifié.

Les résistants polonais, repliés dans les égouts de Varsovie (Kanal) furent tués par les nazis. Et pourtant, « ils aimaient la vie ». La jeunesse de Georgette Elgey fut tragique, à un point que l’on ne peut imaginer dans la France paisible d’aujourd’hui, même si nous déplorons le crime d’un fanatique religieux à la Préfecture de police et sommes surpris par le blocage de la place du Chatelet par des jeunes altermondialistes.

Cette jeunesse a été décrite dans un ouvrage «  Toutes fenêtres ouvertes » (Fayard 2017) que la Lettre 731 a évoquée (9 avril 2017). Enfant naturelle d’un grand bourgeois âgé, « odieux et pathétique », qui ne l’a pas reconnue, l’enfant a été élevée par une mère et une grand-mère incroyables d’amour et de courage. « Tenir toujours, telle est la règle de ma grand-mère », écrit-elle. Le 13 avril 1942, la police vient frapper à la porte de l’appartement bourgeois pour arrêter les femmes juives qui ont été dénoncées. La famille s’enfuit, franchit la ligne de démarcation avec l’appui d’un « juste » commissaire. L’adolescente grandit à Lyon avec « la fenêtre ouverte » pour pouvoir se jeter dans le vide si la police revient.

Que fait une jeune fille bourgeoise de seize ans à la fin de la guerre, à laquelle sa famille paternelle nie tout soutien (il faudra un demi-siècle pour une réconciliation imparfaite) ? Elle apprend la sténotypie ! Robert Aron l’associe à la préparation de son «  Histoire du gouvernement de Vichy ». Déjà, l’Histoire avec un grand H, sans l’ombre d’un diplôme ! Mais le journalisme attire cette jeune femme qui n’a pas froid aux yeux ; elle participe à l’aventure de « l’Express », le vrai, celui de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, qui soutiennent Pierre Mendès France, président du Conseil en 1954 (c’était l’appellation du Premier ministre autrefois). Et puis c’est le scoop : à la Une de « Paris-presse », le 28 février 1958, elle annonce le retour du général DE GAULLE, trois mois avant le 13 mai.

Elle raconte, dans son style inimitable qui mélange l’histoire la plus sérieuse et la vie la plus pétillante, sa rencontre le 9 juin 1959 avec celui qui est devenu président de la République. Cela se passe à l’Ecole polytechnique et le Général lui dit : « Ah, ces familles bourgeoises ! Mais j’ai déjà eu l’honneur de vous être présenté. Nous sommes de vieilles connaissances. La première fois que vous êtes venue me voir, c’est avec Robert Aron, lorsque vous veniez de terminer votre très beau livre sur Vichy (…) Je vous lis toujours avec intérêt. Et je dois dire que votre journal m’aide parfois à comprendre ma propre pensée ». De Gaulle conclut : « Vous avez une robe charmante, estivale. Revenez me voir ». Il fut un temps où les chefs de l’État avaient le sens de l’humour et les écrivains celui de la modestie.

Ayant un temps envisagé d’écrire une Histoire de la Résistance, pendant de l’Histoire de Vichy, elle se lance dans un projet qui va la passionner pendant plus de deux décennies : « L’histoire de la IVe République.  » Ce qui devait constituer un volume s’élargit en une série de six tomes captivants, jaunes et bleus, chez Fayard, où elle est par ailleurs une active directrice de collection (Elle en tirera des scénarios crépitants pour la télévision). Le dernier tome, « De Gaulle à Matignon » (Fayard, 2012), était dit-on, au haut de la pile des lectures du futur président Macron. Il faut dire que De Gaulle, dernier président du Conseil de la IVe République, de mai à décembre 1958, a réalisé un ensemble considérable de réformes en quelques mois avec un gouvernement ramassé, où figurait notamment Pierre Sudreau, que Georgette et nous respections beaucoup. Comme quoi, la volonté politique et les circonstances pèsent plus lourd que les institutions. La Constitution de la Ve République, approuvée par referendum en septembre 1958, et donnant plus de pouvoirs à l’exécutif, n’a pas empêché des Présidents falots de différer les réformes.

La méthode de Georgette Elgey mêlait le temps long de l’historienne et le temps court de la journaliste. Elle n’avait pas son pareil pour dénicher les archives personnelles des grands personnages de la République d’antan et pour y trouver des pépites, qui lui ont permis de dérouler un récit rigoureux et vivant des grands conflits coloniaux (Indochine et Algérie), des crises financières, des succès de la reconstruction de 1945 à 1958. À la lecture, deux souvenirs personnels me reviennent. D’abord, l’intrusion humiliante des inspecteurs du FMI avec leurs attachés-cases. Elle cite le Commissaire au plan de l’époque, Étienne Hirsch en mars 1957 : « On fait la politique du Père Noël, mais la hotte est vide ». La France est ainsi obligée de plus en plus souvent de recourir au Fonds monétaire international pour financer sa croissance et la guerre en Algérie. Le deuxième souvenir est le bombardement de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958 : les avions français franchissent la frontière et frappent un village tunisien où cantonne l’armée de libération algérienne, tuant des civils. Cette transgression m’a transformé d’habitué du Figaro de ma grand-mère en lecteur du France Observateur de Claude Bourdet.
Pour les lecteurs pressés, l’auteure a condensé les six ouvrages en deux « Bouquins », intitulés « Histoire de la IVe République  » (Robert Laffont, 2018), l’un cubant 1050 pages et l’autre 1303 pages. Excellente lecture pour vos week-ends à la campagne ! Et il y a ses films remarquables sur la IVème République.

J’ai rencontré Georgette Elgey à l’Élysée, où elle avait été chargée par le président MITTERRAND, d’un mystérieux travail d’archives vivantes des deux septennats. Fréquemment, le secrétaire général adjoint que j’étais lui parlait des affaires en cours et elle procédait de même avec les responsables de l’équipe présidentielle. Elle a ainsi accumulé des notes précieuses dont je sais seulement qu’elles ne pouvaient être diffusées avant sa mort. Espérons qu’un historien talentueux comme l’était la jeune Elgey en fera le meilleur usage.

J’ai aussi aidé à ce qu’elle puisse intégrer le Conseil économique et social, où son énergie inépuisable s’est consacrée au problème des Archives nationales. Son rapport sur le sujet a fait date et a été loué par René Rémond, historien fameux pour ses analyses de la Droite en France. Des crédits ont été débloqués pour construire un magnifique bâtiment à Pierrefitte-sur-Seine qui complète l’hôtel prestigieux dans le Marais parisien. C’est notamment en ce lieu que sont archivés les documents présidentiels (y compris mes modestes cahiers journaliers de l’Élysée), depuis que le président Giscard d’Estaing en a créé la tradition. C’est le président Hollande qui a inauguré en 2013 le vaste bâtiment de 38 mètres de haut et de 160 mètres de long, conçu par l’architecte Fuksas. Mitterrand a réalisé ses « grands travaux » et Georgette Elgey a inventé le sien !

Chère Georgette, vous avez été un modèle de dignité et de courage, de rigueur intellectuelle et d’humeur primesautière. Vous nous laissez un bel héritage.
Aux jeunes, vous dites qu’il faut aimer la vie, même si elle est parfois tragique, et que la valeur n’attend pas la force des diplômes : une jeune sténotypiste peut mourir en historienne patentée par une « bio » de cinq colonnes dans le Monde.
Aux adultes, que rien de grand ne se fait sans la durée.
Aux seniors, que la vieillesse doit se vivre avec le sourire et la curiosité des autres.


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