Pour Jean

Perdre un ami. Perdre définitivement une part de soi-même. On ne reverra donc plus ce visage familier, ce sourire affectueux, cette sollicitude inquiète…

Il faudra pourtant faire avec. Faire comme si… Comme si tant de souffrances pouvaient être rayées, oubliées, niées.
Comme si nous avions pris les mains qu’il nous avait tendues, du fond du gouffre.

Lequel, pourtant, d’entre nous, ses proches, ses amis, peut-il jurer avoir soldé sa dernière dette à son égard ?

  • Pour un livre, choisi avec soin chez Colette, la libraire préférée ?
  • Pour un plat mijoté spécialement pour son hôte ?
  • Pour une écoute attentive lors d’un instant de doute, d’une peine, d’un chagrin ?
  • Pour un coup de fil, au bon moment ?
  • Pour un voyage ?
  • Ou, souvenir plus personnel, enfin, pour ses faux appels au secours professionnels, qu’il imputait avec modestie à ses carences, alors qu’il s’agissait en réalité pour lui de simplement goûter, une fois encore, aux charmes du travail en commun, aux indignations partagées, aux sauvetages in extremis de bonnes œuvres en péril…
    Je m’arrête ici.

Dieu, si tu existes, sois bon Prince : sans les oublier, efface pourtant nos dettes. Et pour Jean, donne-lui de bons compagnons pour ce dernier voyage. De bons compagnons, pour un homme de très, vraiment très, bonne, compagnie.

Lucien, juin 2019


mercredi 10 avril 2019
par  Claude Alphandéry

Passé, Présent, Futur

Je viens de lire consécutivement deux livres qui ne sont pas du même registre, qui n’éclairent pas de la même manière les crises que nous traversons mais qui, l’un et l’autre, invitent à réfléchir. Le premier est de David Amiel et Ismaël Emélien ex-conseillers du Président, « Le progrès ne tombe pas du ciel » (*). Le second, de Michaël Foessel, « Récidive » (**). Et je pense que la mise en perspective par Foessel des situations de 1938 et d’aujourd’hui éclaire bien les ambiguïtés d’Amiel et Emélien.

Le manifeste des ex-conseillers du Président n’est pas insignifiant, comme le dénoncent des voix de la gauche ; il ne manque pas de bons sentiments et de bonnes intentions ; il en appelle au changement par la France d’en bas ; il témoigne d’empathie pour les défavorisés et d’exigences face aux plus riches (par exemple un élargissement de l’impôt sur les successions). Il trace de leurs pairs, si heureusement dotés, un portrait en autodérision : « Grâce à leur diplôme, mais aussi à un coup de pouce de leurs parents, ils ont pu emprunter pour acheter un appartement de 100 m² dans le 3° arrondissement, leurs enfants fréquentent l’école Montessori… ».

Mais que font ces champions de la France d’en bas de leur participation au pouvoir pour réaliser ce qu’ils paraissent souhaiter ? Pourquoi tant de complaisance d’un côté, de rigueur ou d’indifférence de l’autre ?

La lecture de leur livre est précieuse pour éclairer ce comportement bipolaire à la fois par ses silences (absence d’analyse de la crise financière, des impuissances de l’Europe, discrétion sur les causes du sabordage planétaire, etc.) et par une façon significative d’exprimer ce qu’ils entendent par le progrès versus ce qu’en penserait d’après eux la gauche.

De ce point de vue, les mots employés ne sont pas innocents, ils ont un sens : ils s’intéressent aux personnes plus qu’à la collectivité ; ils s’attachent aux aspirations individuelles sans les inscrire dans une politique globale d’aménagement du territoire et des conditions de vie : maximisation des possibles plutôt qu’égalité des chances ; mise en garde contre les frustrations, prioritairement aux luttes contre les inégalités qui en sont pourtant la source ; mesures particulières de réparation plutôt que discrimination positive collective en faveur de l’ensemble des populations exclues.

Toutes ces expressions (qui rappellent ce que les météorologues nomment le ressenti du froid ou du chaud au delà des réalités climatiques) relèvent d’une attention privilégiée aux sentiments, aux réactions psychologiques de la Personne (voir Paul Ricoeur) qui est en soi sympathique mais qui, surexposée comme elle l’est, gomme le malheur social, oblitère l’inhumanité d’un système qui non seulement protège et encourage mais encense les plus puissants. On peut se référer ici aux fameux premiers de cordée et à leur rapport à ceux d’en bas ; certains s’en préoccupent de bon cœur, certes, mais ne pèsent pas lourd dans le monde des affaires devant ceux qui cassent la corde pour aller plus haut, plus vite et qui ne semblent pas gêner nos sympathiques auteurs.

On comprend à travers ces jeux d’expression pourquoi ceux-ci prônent les « changements dans la société » (par des touches individuelles) plus que « des changements de société » (par une politique globale). Qu’auraient-ils donc fait en 1789 ? Préconiser sans doute des progrès au sein de la monarchie absolue plus que le changement radical du système.

Et qu’auraient-ils fait en 1938, à la veille du drame inouï qui se préparait ? C’est la question que pose la lecture de « Récidive  » de Michaël Foessel, qui explore les dits et faits des dirigeants politiques en cette année de capitulations et de basculement politique et qui découvre de significatives analogies entre hier et aujourd’hui.

Vivre dans les deux époques sous de terribles menaces : l’imminence d’une guerre totale, puis l’anticipation d’une catastrophe écologique ; faire face à des ennemis puissants, hier d’une brutalité extrême, aujourd’hui plus sournois mais ayant la violence de l’argent. ; souffrir dans les deux situations d’un climat d’angoisse, de méfiance, de désordre, de bouleversement des usages ; réagir en force pour préserver les vieilles habitudes par une idéologie d’autorité, d’ordre moral, d’effort face à l’esprit de facilité et de jouissance qui serait à l’origine de nos maux ; il fallait, nous rappelle M.Foessel, en1938, se punir des congés payés, de la « semaine des deux dimanches » ; il faut, nous dit-on 80 ans plus tard payer le prix de l’Etat Providence et des dérèglements de 68. Le retour des thèmes de la droite (bien que le terme soit récusé) marque ces deux époques où s’agitent des somnambules (selon l’expression d’Edgar Morin) refusant de s’éveiller, de prendre pleine conscience du décalage de leurs affaires et des menaces de demain.

Analogies, récidive ne veulent pourtant pas dire répétitions :
Nous n’avons pas Hitler à nos portes ; l’esprit et les moyens de la démocratie se sont, malgré des reculs, développés au sein de l’Union Européenne ; les nouvelles technologies entrainent de profonds changements pour le meilleur et pour le pire. Des solutions alternatives sont proposées par des initiatives nombreuses qui font leur preuve, même si elles sont encore fragiles et dispersées. A nous de les réunir, de les valoriser, de contribuer à leur coopération.

Comme le titre justement le manifeste de David Amiel et Michaël Emélien, «  Le progrès ne tombe pas du ciel  », mais il ne ruissèle pas des profits des plus riches, il vient d’efforts plus obscurs à la recherche d’alternatives qui sont écologiques et solidaires.

Claude Alphandéry
le 2 avril 2019

(*)David Amiel et Ismaël Emélien, « Le progrès ne tombe pas du ciel. Manifeste  », Fayard, Mars 2019
(**)Michaël Foessel, « Récidive. 1938  » PUF, Mars 2019


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